Olivier Hamant est un biologiste, directeur de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (INRAE), de plus en plus influent dans les débats de société. Son mantra : nous serions collectivement « drogués à la performance », enfermés dans une logique d’optimisation qui, loin de nous renforcer, fragiliserait nos modes de fonctionnement et conduirait au « burn-out des humains et des écosystèmes ».Face à un monde devenu « fluctuant », il faudrait substituer à l’idéal de performance celui de la « robustesse », inspirée des organismes vivants. Seule cette dernière nous permettrait de durer sur le temps long. De l’agriculture à l’économie, de la politique à la technologie, tout pourrait d’ailleurs se lire à travers cette opposition entre robustesse et performance.Mais cette ambition totalisante entraîne de sérieuses erreurs d’interprétation. À vouloir faire de cette opposition une clé universelle de compréhension de la biologie comme de tous les aspects de la société, Hamant obscurcit en effet leurs spécificités.On peut même se demander si cette distinction entre robustesse et performance ne relèverait pas d’un artifice rhétorique, au point d’entraîner de graves confusions sur les ressorts des problèmes de notre société. Pire : en disqualifiant la recherche d’efficacité, de productivité et d’efficience, cette critique de la performance pourrait conduire tout droit vers une société dysfonctionnelle et miséreuse.La distinction performance/robustesseAu point de départ de la pensée de Hamant se trouve donc une idée simple, pour ne pas dire simpliste : nous serions entrés dans un « monde fluctuant ». Longtemps, nos sociétés auraient évolué dans un environnement stable, propice à la recherche de solutions performantes et d’optimisation. Mais cette époque serait désormais révolue.Crises climatiques, effondrement de la biodiversité, chocs énergétiques, tensions géopolitiques, instabilités économiques : tout concourrait à faire de notre présent un univers de turbulences permanentes. Dans ce contexte, les systèmes conçus pour maximiser leur efficacité se révéleraient de plus en plus fragiles, jusqu’à ce que les individus, la société et les écosystèmes « craquent de tous les côtés ». Dès lors, seule une réorientation vers la « robustesse » permettrait de faire face à cet âge de l’incertitude.Le problème est que cette opposition entre un monde d’hier stable et un monde d’aujourd’hui devenu soudainement chaotique relève de l’affabulation. Quand, en effet, l’humanité aurait-elle vécu dans ce prétendu âge d’or de la stabilité ? Était-ce au temps des famines récurrentes ou des épidémies dévastatrices ? Était-ce à l’époque des guerres quasi permanentes ou des razzias régulières ? Était-ce lors des révolutions politiques ou des crises financières à répétition ?Une séparation qui n’a rien de fondamentalL’histoire humaine apparaît moins comme le passage d’un monde stable à un monde instable que comme une succession continue de déséquilibres, de ruptures et d’adaptations. En ce sens, la « grande bascule » que Hamant croit identifier n’est qu’une construction imaginaire lui permettant de dramatiser arbitrairement le présent et de faire passer pour une évidence la nécessité d’un changement de paradigme, de la performance à la robustesse.La première consiste, par définition, à atteindre un objectif avec le maximum d’efficacité et le minimum de moyens. Selon Hamant, c’est le modèle de l’agriculture intensive cherchant le rendement maximal, des entreprises tournées uniquement vers le profit, ou encore des chaînes logistiques optimisées en flux tendu. Or, cette quête d’efficacité aurait un revers : en éliminant toute redondance et toute marge de manœuvre, elle rendrait les systèmes extrêmement vulnérables au moindre choc.L’idée d’un basculement historique d’un âge de la performance vers celui de la robustesse relève d’une fiction absurde.À l’inverse, la robustesse privilégierait la stabilité dans le temps plutôt que la performance immédiate. On la retrouverait dans le vivant – le roseau qui plie sans rompre, le chêne qui traverse les âges et, d’une manière générale, tous les organismes capables de tolérer des variations de leur environnement –, ainsi que dans certains dispositifs techniques ou sociaux : un avion doté de multiples systèmes redondants, une agriculture agroécologique misant sur la diversité plutôt que sur le rendement maximal ou des objets réparables, non optimisés mais durables. Là où la performance canaliserait et fragiliserait, la robustesse diversifierait et sécuriserait.Si la distinction peut avoir un sens dans certains contextes, elle n’a toutefois rien de fondamental. Il n’y a pas ce qui relèverait, d’un côté, de la performance et, de l’autre, de la robustesse, comme deux essences distinctes. Certes, les voitures de course sont plus performantes en matière de vitesse que les voitures tout-terrain, qui, elles, sont plus robustes sur des parcours accidentés.La robustesse n’est pas l’alternative à la performanceMais les premières, comme les secondes, combinent des degrés variables de performance et de robustesse : une voiture de course doit être suffisamment robuste pour ne pas casser au premier virage, tandis qu’un véhicule tout-terrain doit, lui aussi, être suffisamment rapide sans trop consommer.Autrement dit, il ne s’agit pas de deux catégories opposées, mais de deux dimensions indissociables que tout système doit articuler en fonction de ses contraintes. On pourrait même dire que la robustesse n’est pas l’alternative à la performance : elle en est souvent le produit. Dès lors, opposer frontalement performance et robustesse revient à transformer une tension interne – celle des arbitrages entre efficacité, coût, sécurité ou durabilité – en une fausse opposition entre des dynamiques antagonistes. Au bout du compte, ce que Hamant présente comme une grande loi du vivant n’est en réalité qu’une banalité bien connue : tout système doit trouver un équilibre entre des exigences parfois contradictoires.Dans ce qui relève presque d’un délire interprétatif, Hamant va pourtant tout interpréter à travers cette opposition entre performance et robustesse. Le langage, la biologie, l’économie, la géopolitique : tout y passe. Une crise bancaire devient le symptôme de l’ultra-performance ; la pandémie de Covid-19, la manifestation d’un monde suroptimisé ; les impasses de la politique européenne, la conséquence d’une obsession de la concurrence ; les ratés des politiques environnementales, le résultat d’une focalisation sur le CO₂ ; le dérèglement climatique lui-même se trouve rapporté au culte de la performance, censé épuiser les humains comme les écosystèmes ; jusqu’à « Trump, Poutine et Musk », qui seraient eux aussi « de la performance ».Effacer la continuité au profit d’un récit dramatiqueDans sa vision où cette dernière n’a presque qu’un rôle négatif, Hamant va jusqu’à considérer qu’elle engendre la compétition et, surtout, qu’elle débouche inévitablement sur la violence. Elle relève même de la « dérive sectaire » et « fait la guerre à la vie ». Pour aller jusqu’au bout de cette logique, il suggère, sur un ton dépréciatif, que le sportif en quête de performance fait violence à son propre corps et, pour le coup, déconseille le sport de compétition.Puis, il convoque tout un catalogue de poncifs en réduisant la performance à une « violence contre les femmes, contre les enfants, contre les plus défavorisés et contre les écosystèmes ». À ce compte-là, il ne reste plus grand-chose qui échappe à la manie classificatoire. Mais une théorie qui prétend tout expliquer par une opposition unique et simpliste, répétée jusqu’à saturation, finit par ne plus rien expliquer.Dès lors, l’idée d’un basculement historique d’un âge de la performance vers celui de la robustesse relève d’une fiction absurde. Pas plus que les sociétés humaines n’ont jamais exclusivement fonctionné sur le mode de la performance, elles ne deviendront pas robustes par décret ou nécessité.Comme par le passé, elles devront toujours composer avec des contraintes distinctes, arbitrer entre efficacité et sécurité, concilier optimisation et longévité. Présenter notre époque comme devant opérer une rupture radicale revient donc à effacer cette continuité au profit d’un récit dramatique, où un âge de l’optimisation aveugle céderait enfin la place à celui de la sagesse pérenne. Si encore ce n’était qu’une fiction innocente, on pourrait se laisser bercer. Mais Hamant s’en sert pour faire la promotion d’un monde fermé, inefficace et misérable.La route vers la misèrePour quitter le monde de la performance et épouser celui de la robustesse, Hamant avance des propositions concrètes : agroécologie, réparabilité, relocalisation, coopération, circuits courts. Mais ce sont autant de pratiques dont on cherche en vain la nouveauté. Une fois dissipé le vernis conceptuel, Hamant nous fait donc retomber une fois de plus dans la banalité. La notion de « robustesse » qu’il associe à ces propositions ne les transforme guère en projets innovants. On retrouve au contraire le monde d’hier ; celui-là même qu’il nous invitait à dépasser. Certes, le recyclage terminologique peut séduire un public en quête de rupture, mais il masque mal l’absence d’apports véritablement originaux.En soi, il n’y a évidemment rien de problématique à développer l’agroécologie, à accroître la réparabilité de certains objets techniques, à relocaliser certaines productions, à promouvoir la coopération ou à encourager des circuits courts. Ces orientations peuvent même, dans certains contextes, présenter des avantages indéniables. Mais il est pour le moins audacieux de laisser entendre que nos sociétés pourraient se développer en se tournant unilatéralement dans cette direction.De fait, le progrès matériel des deux derniers siècles repose sur des dynamiques inverses : la spécialisation des activités, la division du travail à grande échelle, l’intensification de la production agricole et industrielle, ainsi que l’extension des échanges à l’échelle mondiale. C’est en produisant plus efficacement, en exploitant les gains de productivité et en élargissant les marchés que les sociétés ont pu dégager les surplus nécessaires à l’amélioration des conditions de vie, à la réduction de la pauvreté et à l’augmentation de l’espérance de vie.Enfin, le plus problématique est sans doute que Hamant relègue au second plan la question du développement technique. En valorisant la lenteur, la redondance, l’inefficacité ou encore l’inachèvement comme autant de vertus cardinales, il instille une méfiance diffuse à l’égard de l’innovation et de l’optimisation. Dans un autre de ses raccourcis interprétatifs, il va même jusqu’à suggérer qu’il ne serait pas souhaitable de maîtriser de nouvelles sources d’énergie, comme la fusion nucléaire, au motif qu’une énergie abondante mènerait à la guerre !Or c’est précisément par l’amélioration continue des techniques que les sociétés humaines ont appris à exploiter de nouvelles sources d’énergie et à accroître leur capacité à faire face aux aléas, qu’il s’agisse des pénuries alimentaires, des maladies ou des catastrophes naturelles. À force de dénoncer la performance comme intrinsèquement source de fragilité, Hamant en vient ainsi à disqualifier les mécanismes mêmes qui ont permis d’accroître la résilience matérielle des sociétés modernes. Dès lors, la « robustesse » qu’il appelle de ses vœux risque fort de ne pas ouvrir sur un monde plus viable, mais au contraire sur une économie de la pénurie, où les sociétés seraient davantage à la merci des coups du sort…Triste époque où il suffit d’asséner avec aplomb des élucubrations aux accents contestataires pour se faire applaudir par un public avide de rupture.