Pour la France, le Québec n’est pas seulement un divertissement. À l’occasion de la visite officielle de la nouvelle Première ministre, Christine Fréchette, à Paris, Emmanuel Macron a déclaré sur le réseau social X : « Le Québec et la France sont unis par bien plus qu’une langue : une histoire partagée, une proximité de cœur et des ambitions économiques fortes. » Ce ton fraternel s’inscrit dans une tradition.Au fil des ans et des présidents, les embrassades entre Paris et Montréal sont devenues folkloriques, pour ainsi dire, humoristiques. Des gens parlent français de l’autre côté de l’Atlantique : décidément, on ne s’en remet pas.Au-delà d’être une curiosité géographique, le Québec est un atout. Il l’était en temps de paix, il l’est encore plus en temps de guerre. Depuis le début du deuxième mandat d’Emmanuel Macron, le réarmement et l’autonomie stratégique sont des priorités. La défense européenne, un temps relancée aux débuts de l’invasion de l’Ukraine, s’est heurtée à la déloyauté de l’Allemagne et aux intérêts divergents des membres de l’Union.La francophonie retrouve du sensLa France devra composer, au sens propre du terme, c’est-à-dire fédérer à partir de rien ou presque, imaginer des alliances nouvelles. Au sein du continent, mais pas seulement. Dans ce contexte, la francophonie aurait un rôle déterminant à jouer. Jusqu’ici, elle ne passionnait personne, apparaissant même comme une facétie de la République pour entretenir des liens plus ou moins ténus avec les anciennes colonies, notamment en Afrique.Elle est apparue encore plus inutile quand l’armée française, et avec elle la France, s’est fait chasser d’Afrique de l’Ouest au cours des cinq dernières années. C’est oublier un peu vite que la francophonie ne concerne pas seulement l’Afrique, mais aussi une partie de l’Amérique. Sa fonction est précisément de contredire la géographique, de favoriser le rapprochement entre des pays dont nous ne sommes ni voisins ni officiellement alliés.La mondialisation et la paix avaient rendu les langues obsolètes. La fin de la Seconde Guerre mondiale ayant proclamé l’harmonie de l’Occident au rythme de la régulation américaine. Tenue de se défendre, la France doit reprendre le fil de son histoire et renouer avec sa spécialité : durer, continuer, rayonner. Le Québec en fait partie.« Nouvelle France », chère à Louis XIVDans La dette de Louis XV, Christophe Tardieu revenait sur l’épopée du général de Gaulle au Québec en 1967. Un voyage théâtral dont le monde a surtout retenu la conclusion. À savoir la déclaration du général sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal : « Vive le Québec libre ! » Une phrase d’une délicieuse ambiguïté, dont de Gaulle avait le secret. S’agissait-il d’un encouragement à l’indépendance du Québec ? Probablement. La séquence ne plut pas à Pompidou, pas plus qu’elle n’amusa un ministère des Affaires étrangères plus prudent que le président de la République vis-à-vis de la sphère américaine.Tout laisse à penser que de Gaulle voulait démontrer aux États-Unis qu’il n’hésiterait pas à déstabiliser leur zone d’influence si nécessaire. En rappelant que, de l’autre côté de l’Atlantique, subsistait un morceau de France. Ce qu’au XVIe siècle on appelait la « Nouvelle France », qui fit la fierté de Louis XIV, et la honte de Louis XV, qui la perdit après sa défaite dans la guerre de Sept Ans.Le Traité de Paris (1763) donnait la province du Québec à l’Angleterre. Cette défaite militaire provoqua, contre toute attente, une vague de patriotisme extravagante en France. Les livres, les pièces de théâtre, les chansons : tout devait parler de la « patrie », terme popularisé pendant cette décennie 1760. Une époque narcissique, il est vrai, mais dont les passions ne furent pas perdues pour tout le monde. La Révolution française, vingt ans plus tard, récupérera un état d’esprit pour le transformer en acte politique. Le nationalisme de 1789 avait vu le jour après la défaite de la guerre de Sept Ans. C’était la thèse flamboyante d’Edmond Dziembowski.L’histoire n’explique pas tout, mais elle justifie certaines obstinations. Le Québec est lié à la gloire de la France parce que la France est un vieux pays, dont l’histoire et la mémoire sont les conditions de sa perpétuation et de sa réputation. Le passé exige du présent qu’il soit à sa hauteur. Certes, tout cela relève de la fiction, mais après tout, la politique est aussi un récit, qui ne peut négliger aucun aspect de la narration.