Les romans dont nous parlons aujourd’hui sont reliés par une thématique, et celle-ci est sombre, quand le ton des ouvrages ne l’est pas forcément. Il sera en effet beaucoup question aujourd’hui de maladies et de corps défaillants et/ou vieillissants, perdant la mémoire ou l’usage de leurs fonctions de rétention urinaire. On évoque dans ce podcast Peut-être le hasard, premier roman de la dramaturge Agathe Charnet publié aux Corps conducteurs ; un autre premier roman signé Simon Legré et intitulé Un moment orange que font paraître les éditions Notabilia ; et enfin L’Empereur de la joie, deuxième roman de la nouvelle coqueluche des lettres états-uniennes, Ocean Vuong, que traduisent les éditions Gallimard.« Peut-être le hasard »Peut-être le hasard est le titre du premier roman de la dramaturge et metteuse en scène Agathe Charnet, autrice de plusieurs pièces de théâtre. Il est publié aux Corps conducteurs, jeune maison d’édition au nom inspiré d’un ouvrage de Claude Simon, qui entend publier des livres qui « électrisent ».Dans ce texte largement autobiographique, l’autrice retrace une catastrophe à la fois commune et extraordinaire : la démence précoce qui touche sa mère, enseignante de philosophie, alors qu’elle vient seulement d’atteindre la cinquantaine.Tout à la fois portrait croisé de deux femmes de deux générations différentes, journal de maladie, réflexion sur la fin de vie et expression rageuse de la difficulté à aider les proches souffrants, Peut-être le hasard se présente sous forme de successions d’hypothèses plus ou moins sérieuses et de tranches de vie flirtant avec la mort. Chaque chapitre est ainsi introduit par un titre formulé en des termes comme : « C’est peut-être Balthazar » ; « C’est peut-être la protéine précurseur amyloïde » ; « C’est peut-être le divorce » ; « C’est peut-être le chat roux »… Agathe Charnet aborde ainsi le « deuil blanc », c’est-à-dire le deuil d’avant le deuil, le deuil d’une personne qui disparaît dans la démence avant de mourir vraiment, et qui lui fait écrire en s’adressant directement à sa mère : « Tu ne pleureras pas de joie à l’annonce de ma grossesse et n’activeras pas, malgré mes interdictions, le tam-tam familial pour que chacun soit au courant. Tu ne tiendras pas mon nouveau-né dans tes bras, ne débarqueras pas en catastrophe pour m’aider quand il sera malade, ne feras jamais de réflexion délicieusement crispante sur ma façon de l’élever, ne le garderas jamais pour les vacances scolaires en te plaignant d’être un peu épuisée à la fin. » © Mediapart « Un moment orange »Un moment orange est le titre du premier roman de Simon Legré, que publient les éditons Notabilia. Il met en parallèle et en tension une tache d’humidité apparue sur un des murs du studio du narrateur et un « petit doute sur le VIH » énoncé par une médecin lors d’un contrôle de routine.Le narrateur ne peut partager l’anxiété de l’attente de ses résultats médicaux, ni avec son père venu faire des travaux dans son appartement, ni avec son dernier partenaire, qu’il n’a pas prévu de revoir.Dans le cadre de ce réaménagement, le narrateur tombe sur l’ouvrage d’Hervé Guibert, À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, dans lequel ce dernier racontait sa maladie et le VIH qui détruisait alors son corps, et Simon Legré écrit à ce propos : « Je le feuillette. J’en ai souligné au crayon certains passages, il y a longtemps, peut-être tout sauf par hasard. » © Mediapart « L’Empereur de la joie »Un personnage nommé Sony, d’après la marque japonaise du même nom ; un autre dont le prénom, Hai, se prononce comme on dit « salut » aux États-Unis ; une veuve âgée d’origine lituanienne prénommée Grazina ; mais aussi un Russe, une catcheuse gérante de restaurant ou encore Maureen, qui finira en tricotant des écharpes dans son fauteuil roulant dans la ville de Defiance, dans l’Ohio…C’est un melting-pot très états-unien, réuni dans une petite ville marginalisée et paupérisée de Nouvelle-Angleterre, que nous donne à lire Ocean Vuong, marketé comme le nouveau prodige des lettres états-uniennes dans son dernier roman intitulé L’Empereur de la joie et traduit par Hélène Cohen aux éditions Gallimard.Une petite ville où règnent la malbouffe et les cachets permettant la défonce, et à propos de laquelle le narrateur écrit : « Rien ne s’arrête jamais ici, à part nous. […] Nous sommes la tache floue derrière les vitres de vos trains et de vos monospaces, de vos bus greyhound, nos visages déformés par le vent comme les parias des toiles de Munch. »Tout comme Hai, personnage principal de son histoire, Ocean Vuong, né au Vietnam à la fin des années 1980, est arrivé aux États-Unis à l’âge de 2 ans. Tout comme lui, il a voulu écrire, rencontrant le succès avec un premier roman intitulé Un bref instant de splendeur, ainsi qu’un recueil de poèmes titré Le temps est une mère.L’Empereur de la joie débute un soir d’été, au moment où Hai, 19 ans, addict à différents cachets, sans perspectives et presque sans famille, se retrouve sur un pont et sous une pluie battante, prêt à sauter en contrebas, avant d’en être dissuadé par Grazina et de former avec elle un improbable duo jouant à la guerre et à la famille, pour le plus grand déplaisir du fils de Grazina…Ocean Vuong entend faire le portrait d’une jeunesse et d’une « ville où, n’ayant nulle part où aller le vendredi soir, les lycéens garent les pick-up de leur beau-père dans les coins obscurs du parking de Walmart ; boivent de la Smirnoff dans des bouteilles d’eau minérale, Weezer et Lil Wayne à plein volume, jusqu’à ce qu’un beau soir, ils s’aperçoivent qu’ils tiennent un bébé dans leurs bras, qu’ils ont la trentaine et que le Walmart n’a pas changé, hormis son logo, plus vif à présent, qui confère un éclat bleuâtre à leurs visages émaciés par le temps ».Mais aussi braquer le projecteur sur une communauté qui échappe largement aux regards, à savoir cette immigration vietnamienne post-guerre du Vietnam, à laquelle appartiennent Hai et son cousin Sony, à propos duquel Ocean Vuong écrit : « Sony tenait son nom du Sony Trinitron, le tout premier téléviseur que son père avait acheté en Amérique après sa libération d’un camp de rééducation au Vietnam. Le modèle datait de 1968, mais son vieux avait attendu 1991 pour s’en procurer un. À l’époque, il n’était pas rare dans les camps de réfugiés de donner à son enfant le nom d’un appareil électronique. Hai connaissait un gars de Windsor qui s’appelait Toshiba (et qu’on croyait, pour cette raison, japonais). » © Mediapart Avec : Youness Bousenna, qui chronique l’actualité littéraire pour Télérama ;Lise Wajeman, professeure de littérature comparée qui chronique l’actualité littéraire pour Mediapart ;Pierre Poligone, cofondateur de Zone Critique, également chargé de cours à l’université.« L’esprit critique » est un podcast enregistré aujourd’hui par Corentin Dubois et réalisé comme chaque semaine par les équipes de Gong.