Pékin veut faire de la visite de Trump l’acte de naissance d’une nouvelle ère : celle d’une Chine souveraine face à une Amérique déclinante, embourbée dans sa guerre en Iran et ses crises.Un improbable ballet aérien s’est tenu ces derniers jours au-dessus de Pékin. Plusieurs C-17 Globemaster, couleur gris mat de l’US Air Force, ont fendu le ciel de la capitale chinoise avant de se poser sous les objectifs de dizaines de curieux. Au milieu de ce trafic, un Boeing immaculé de la compagnie Mahan Air, mise à l’index par Washington pour son soutien aux gardiens de la révolution iraniens, a lui aussi touché le bitume, avant de s’immobiliser non loin de l’un des mastodontes américains. À bord du vol civil, le ministre des Affaires étrangères de Téhéran, Abbas Araghchi, reçu quelques heures plus tard par son homologue chinois Wang Yi. Dans les soutes des transporteurs militaires, le matériel nécessaire à la visite de Donald Trump, dont « The Beast », sa célèbre Cadillac blindée.En recevant presque simultanément le diplomate en chef des mollahs et la logistique du président américain, la Chine peut se sentir redevenue l’empire du Milieu. Sur l’avenue Chang’an, l’artère monumentale qui traverse la place Tian’anmen et borde la Cité interdite, les touristes contemplent les pavillons vermillon et les toits dorés sans rien soupçonner des tractations diplomatiques en cours. Devant les remparts, une jeune guide s’interrompt. « Trump ? Il vient ici ? » s’étonne-t-elle dans un sourire poli, avant de hausser les épaules et de poursuivre sa visite sous un soleil de plomb. Rien ne semble perturber la marche de la métropole. Même détachement à quelques kilomètres du cœur historique, dans les allées d’Auto China, le plus grand salon de l’automobile au monde. « La visite de Trump ? Je n’y prête absolument aucune attention, minimise, auprès du Point, Stella Li, la vice-présidente exécutive de BYD. Pourquoi devrais-je m’en soucier ? La politique change, notre stratégie reste, et les États-Unis n’en font pas partie. Nous préférons nous concentrer sur l’innovation plutôt que sur la géopolitique. » Le flegme pékinois n’est toutefois qu’un trompe-l’œil. Derrière les hauts murs du Waijiaobu, le ministère des Affaires étrangères, la visite du premier rival de la Chine se prépare depuis des mois. Fin 2025, lors d’un entretien feutré, un haut responsable interrogé sur le prochain « grand rendez-vous » dans la capitale avait immédiatement embrayé sur l’Américain, oubliant le passage, pourtant imminent, d’Emmanuel Macron. Initialement prévu en avril, le voyage de Trump a été retardé par sa guerre contre l’Iran. Reprogrammé les 14 et 15 mai, il charge d’électricité l’air de la capitale chinoise. Car le président américain n’est pas parvenu à mater Téhéran avant de retrouver Xi Jinping. Son incapacité à rouvrir le détroit d’Ormuz l’a même obligé à transférer au Moyen-Orient des moyens militaires déployés en Asie pour contenir l’influence chinoise. L’armée populaire de libération n’en demandait pas tant. Le soutien chinois à Téhéran ne faiblit pasPire, la crise iranienne agit comme un révélateur brutal des priorités de Pékin. On pensait le pays qui a absorbé 80 % du brut iranien l’an dernier vulnérable à une paralysie pétrolière dans le Golfe persique ? Il ne cille pas. Le régime semble s’accommoder d’une situation délétère pour son économie pourvu qu’elle érode davantage la puissance américaine. C’est ainsi que, dans ce jeu d’ombres, le soutien chinois à Téhéran ne faiblit pas. Malgré les dénégations d’usage, les transferts de technologies vers l’Iran se poursuivent et des fabricants de satellites chinois sont accusés d’aider le régime à cibler des appareils américains au Moyen-Orient. L’interception récente d’un cargo à destination de l’Iran a notamment fait bondir Trump : « Un cadeau de la Chine peut-être… je ne sais pas », a-t-il lâché, sibyllin.Huit ans et demi après sa dernière visite d’État, en 2017, le 47e président des États-Unis devrait retrouver une Chine méconnaissable. Le temps de l’asymétrie est révolu : Pékin prétend désormais traiter avec l’Amérique sur un pied d’égalité. Ce sentiment de puissance repose sur deux succès majeurs engrangés récemment. En octobre dernier, Pékin a retourné l’arme de la guerre commerciale contre Trump en activant le levier des terres rares. Après un quart de siècle de razzia minière, cette « militarisation » des métaux stratégiques a forcé l’Amérique au repli, même si les barrières douanières entre les deux pays n’ont jamais été aussi élévées. Bis repetita en mai : Pékin a ordonné à ses entreprises d’ignorer les sanctions américaines visant les raffineries accusées de financer l’armée iranienne. « Tous les experts des relations sino-américaines en conviennent, nous sommes entrés dans une nouvelle ère », résume Philippe Le Corre, chercheur au Asia Society Policy Institute et professeur à l’Essec. Même l’administration Trump a paru surprise par ce basculement. Scott Bessent, le patron du Trésor, s’est contenté d’un communiqué laconique pour déplorer un « refroidissement » du commerce mondial.« Trump a mangé son pain blanc »Si Xi Jinping joue l’offensive, c’est qu’il estime que le dealmaker Trump est actuellement en position de faiblesse. Le prix du gallon d’essence flambe aux États-Unis, ses électeurs s’impatientent et les midterms approchent. Un revers électoral en novembre ferait du président un « canard boiteux » pour les deux dernières années de son mandat. « Trump a mangé son pain blanc, raille un expert chinois, il suffit d’être patient. » Ce regain d’assurance du régime communiste laisse certains experts dubitatifs. « Contrairement à ce que prétendent certains dirigeants nationalistes, la Chine n’est pas l’égale de l’Amérique », recadre Philippe Le Corre. Car, en Chine aussi, une forme de crise couve. La démographie est en berne, le pays pourrait voir sa population diminuer de moitié d’ici à la fin du siècle. Quant à l’armée, elle se développe à toute vitesse mais elle demeure en deçà des capacités américaines et subit des purges qui ont décapité son état-major. Signe d’une méfiance profonde entre le pouvoir et l’armée, deux anciens ministres de la Défense viennent d’être condamnés à mort avec sursis.Avant même de poser le pied à Pékin, Donald Trump a joué l’esbroufe. Il a mis en scène sa proximité avec Xi, « un ami à moi, vraiment depuis longtemps maintenant », agitant le mirage d’un « G2 » où Washington et Pékin régenteraient le globe en duo. Mais à Zhongnanhai, cœur du pouvoir chinois, la propagande prédit le déclassement de l’Occident, pas le partage du monde. Si Trump veut des annonces chiffrées pour ses électeurs, quelques commandes de Boeing et des tonnes de soja devraient faire l’affaire. « L’objectif numéro un, c’est Taïwan »Pour Pékin, le vrai enjeu est ailleurs. « L’objectif numéro un, c’est Taïwan », assure, depuis Taipei, Mathieu Duchâtel, directeur des études internationales a l’Institut Montaigne. Selon cet expert, Xi cherche à obtenir, lors de cette visite ou plus tard en 2026, un glissement sémantique américain s’opposant explicitement à l’indépendance de Taïwan, ou mieux, mentionnant un avenir de « réunification pacifique » entre les deux rives du détroit. Un précédent sur lequel les successeurs de Trump à la Maison-Blanche auraient bien du mal à revenir. « Les Chinois veulent que Trump ferme le jeu sur Taïwan », résume Mathieu Duchâtel. À Washington, le lobby pro-Taipei s’alarme : l’île sera-t-elle sacrifiée sur l’autel d’un compromis marchand ? Le revirement du secrétaire d’État américain, Marco Rubio, est, à cet égard, saisissant. L’ancien faucon antichinois, jadis garant d’un soutien indéfectible à l’île, manie désormais l’euphémisme. « Chaque camp comprend la position de l’autre », s’est-il contenté d’indiquer le 5 mai lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche. Du côté de Pékin, l’hypothèse d’un conflit armé à l’horizon 2027 s’éloigne au profit d’une stratégie plus subtile d’ingérence politique, calibrée pour les élections taïwanaises de 2028. En recevant récemment Cheng Li-wun, la cheffe du KMT, plus favorable au rapprochement avec la Chine que le parti au pouvoir, Xi a jeté les bases d’une annexion feutrée. Ormuz pourrait bien avoir servi de leçon aux stratèges chinois : une guerre autour d’un détroit stratégique est un jeu dangereux pour qui l’engage.Premier réseau diplomatique mondialEn attendant, la Chine tisse sa toile partout où elle le peut. De Rome à Genève, Pékin sature les agences de l’ONU – elle en a dirigé jusqu’à quatre simultanément – et déploie désormais le premier réseau diplomatique mondial, devant les États-Unis. En parallèle, Xi Jinping fait avancer ses alliances : nouvelles routes de la soie, Organisation de coopération de Shanghai, Brics… De l’Afrique à l’Amérique latine, il vend son modèle prétendument « gagnant-gagnant » aux déçus de l’Oncle Sam et de l’Europe. Finies les éructations des « loups guerriers », place à la diplomatie du silence. Le visage de marbre et la cravate violette du ministre Wang Yi incarnent ce retour au sang-froid. Un signe ne trompe pas sur le basculement en cours : depuis la fin du Covid, les chefs d’État se pressent plus volontiers à Pékin qu’à la Maison-Blanche. Xi, lui, économise ses mouvements. Ses rares sorties à l’étranger sont chirurgicales : principalement en Asie du Sud-Est pour contrer les tarifs de Trump ou à Moscou pour vérifier la docilité de Vladimir Poutine. Car l’axe Pékin-Moscou, qu’aucun Européen n’a réussi à fissurer, est plus solide que jamais. Au Quai d’Orsay, il y a longtemps qu’on ne se fait plus d’illusions, confirme un spécialiste de la Chine. « La ligne a été décidée par Xi en personne. Elle ne bougera pas. » De son côté, l’Europe en est réduite à jouer les utilités. Voire les victimes consentantes. Malgré les plans de réindustrialisation de Bruxelles, Pékin accroît chaque année son excédent commercial sur le Vieux Continent. À Pékin, les éditorialistes officiels ironisent sur le ballet de dirigeants européens venus, en ordre dispersé, tenter de sauver une partie de leurs industries. Dans leur bouche, le changement de ton est spectaculaire : qui ose encore évoquer le Tibet, les Ouïgours ou les opposants hongkongais ? DéclassementQuant au concept de « rival systémique », élaboré par Bruxelles en 2019 pour qualifier la Chine, il n’est plus qu’une boutade pour diplomates chinois taquinant leurs homologues devenus dociles. La déchéance de l’Europe est symbolisée par le sort réservé au Premier ministre britannique Keir Starmer. Pour obtenir un entretien avec Xi Jinping, il a dû donner son feu vert à la construction d’une nouvelle ambassade chinoise au cœur de Londres. Résultat ? Une concession dérisoire sur le whisky et une visite de la Cité interdite avec pour unique accompagnateur un guide local. L’image du Premier ministre britannique, errant les mains dans les poches au milieu de la foule, scelle le déclassement de l’ex-puissance coloniale de Hongkong. Pour l’Espagne, le mépris est le même : Pedro Sanchez a effectué quatre visites en quatre ans à Pékin sans obtenir de réciprocité. Il a sécurisé quelques marchés pour le porc espagnol et obtiendra peut-être une usine chinoise sur son sol. Le prix à payer : des déclarations en faveur d’un « ordre multipolaire » et des « initiatives mondiales » de Xi, dignes d’un tract du PCC.Par un étrange basculement de l’Histoire, alors que les présidents américains et chinois vont se jauger pour dessiner les nouveaux équilibres planétaires, c’est le dernier grand régime communiste et non la première puissance du monde libre qui s’affiche en pôle de stabilité. Face aux convulsions de la démocratie américaine et à l’effacement européen, le modèle autoritaire chinois se vend comme un gage de prévisibilité. Certes, les expatriés de l’avant-Covid ne sont pas tous revenus à Shanghai, qui a perdu son aura de « New York de l’Orient », mais la Chine se présente plus que jamais comme la terre promise du mǎimai, ce pragmatisme marchand local qui survit à tout, y compris au communisme. De Hangzhou, fief de la pépite de l’IA DeepSeek, à Wuhu, berceau du nouveau géant de l’auto Chery, les cadres négocient désormais sans interprète, dans un anglais impeccable. La Chine a appris la langue du rival pour mieux le supplanter. À l’aéroport de Canton, l’ironie saute aux yeux des voyageurs : le slogan « We Can » s’étale en lettres blanches au bord des pistes. Détournement du code de l’aéroport (CAN) et du célèbre cri de ralliement de Barack Obama. Trump n’aurait sans doute pas apprécié le clin d’œil à son prédécesseur démocrate. Mais c’est à Pékin que Xi l’attend.