Si la situation de la télé était transposée à l’écran, on parlerait d’une série noire, très noire, voire apocalyptique. Une série de fin d’un monde.Le grand patron du Groupe TVA, Pierre Karl Péladeau, a répété cette semaine que sa chaîne généraliste était au bord du gouffre et que la crise frappait particulièrement les fictions sérielles, genre impérial de l’époque. Les plateformes numériques américaines siphonnent les revenus publicitaires de la chaîne la plus regardée du Québec, maintenant incapable de soutenir certaines productions. À preuve : comme Sorcières l’an dernier, la nouvelle série annuelle Indomptables, lancée en janvier, ne connaîtra pas de deuxième saison.
La saga familiale campée dans le coûteux univers country, avec chevaux en décors naturels, a été pilotée par le Groupe Encore. « On ne crée pas une Ferrari pour la transformer en Lada », explique Julie Provençal, présidente-directrice générale de la compagnie de production montréalaise, que Le Devoir a rencontrée mercredi midi dans ses bureaux du Mile-Ex. « Nous sommes toujours réalistes, dès le départ d’une production. Indomptables avait déjà été réduite avec des compressions importantes par rapport au projet initial. On ne pouvait pas maintenant descendre plus bas. » Patrick Lowe, vice-président et chef de la production au contenu, enchaîne avec cette idée que les coupes avaient atteint l’os de la proposition. « On a tenté des coupures, mais c’était impossible de faire une deuxième saison fidèle à ce qu’on avait proposé avec l’an 1 », dit l’auteur chevronné. « J’ai fait beaucoup d’émissions jeunesse ; Kaboum (2007-2012) ou Macaroni tout garni (1998-2004). On les faisait avec rien : deux bâtons de popsicle et de la colle chaude. Quand on arrive avec des grandes séries, il faut un minimum de moyens si on ne veut pas reculer aux téléthéâtres des années 1970-1980, avec des décors qui bougent quand tu claques les portes. »La crise, quelle crise ?Il n’y a pas que cette malheureuse chute en pleine chevauchée. Le Groupe Encore donne en même temps deux magistrales leçons de production avec Vitrerie Joyal et Bienvenue à Kingston-Falls. Ces créations québécoises, invitées au prestigieux Festival Séries Mania de Lille, n’ont reçu que des éloges critiques ce printemps et devraient cartonner auprès des publics d’Amazon Prime et de Tout.tv, deux « pure players » comme on dit en France. Comme quoi la situation de la télé n’est pas qu’enténébrée.La crise du vieux média repose sur un paradoxe : il n’y a jamais eu autant de séries produites à l’échelle mondiale, mais le modèle économique et culturel qui les soutient vacille. Pendant ce nouvel âge d’or (M. Lowe parle d’une ère platine…) amorcé au début du siècle, les chaînes traditionnelles et les plateformes de diffusion ont investi massivement pour attirer des abonnés. Des chefs-d’œuvre comme Breaking Bad et Game of Thrones ont alors trouvé une audience mondiale et forcé la bonification des créations, ici comme ailleurs.











