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lalom entre les piétons, accélérations aux feux rouges, duel avec les voitures, échappées à contresens, guidon d’une main et portable de l’autre… Les rues de nos villes sont le théâtre d’une bataille acharnée d’un genre nouveau. Elle n’oppose plus seulement les automobilistes entre eux ou les voitures aux piétons, mais met aux prises la nouvelle marée des cyclistes et autres usagers de la voie publique, quand ce ne sont pas les adeptes du vélo entre eux. Autrefois isolées et ultravulnérables dans la grande mêlée automobile, les bicyclettes tiennent désormais le haut du pavé, à Paris et dans de nombreuses villes.

Mais cette inversion du « rapport de force » est loin d’avoir apaisé l’ambiance dans les rues. Rançon du succès du vélo en ville, le chaos que sont devenus les pistes cyclables, et parfois les trottoirs, exaspère à la fois des piétons qui ne savent plus où marcher en sécurité, des conducteurs qui voient débouler les deux-roues d’un peu partout, et même certains cyclistes eux-mêmes victimes de ce grand n’importe quoi et conscients de la hargne qui les vise.

Qu’il est loin le temps où, en 1972, des manifestants défilaient en scandant « La bagnole, ça pue, ça pollue et ça rend con » et « Des vélos, pas d’auto ! » A l’époque, le vélo en ville symbolisait la rébellion contre le mode de vie, la logique économique et les nuisances qu’impose le « tout-bagnole ». Un idéal d’autonomie aussi, de liberté, de durabilité, mais aussi de convivialité et d’altruisme. Tout l’inverse de « l’automobilisme de masse (…) [qui] fonde et entretient en chacun la croyance illusoire que chaque individu peut prévaloir et s’avantager aux dépens de tous », écrivait, en 1973, le philosophe André Gorz dans le mensuel écologiste Le Sauvage.