La raison est biologique: le sémaglutide, principe actif de l’Ozempic, mime l’action du GLP-1, une hormone naturellement présente dans l’organisme qui contribue à réduire l’appétit. "On est rassasié plus vite et la vidange de l’estomac ralentit", explique la médecin généraliste Sara Ceuppens. "On reste donc plus longtemps rassasié et on a moins faim."Résultat: ce ne sont pas seulement les habitudes qui changent, mais aussi les intérieurs. Que l’architecture domestique suive l’évolution de nos modes de vie n’a rien de neuf, rappelle la professeure Fredie Floré, doyenne de la faculté d’architecture de la KU Leuven. "En tant qu’historienne de l’architecture, je vois comment les transformations de la société se reflètent, au fil du temps, dans nos logements. Ce que les gens jugent important, leur rapport à la vie, finit toujours par se traduire dans leurs choix d’aménagement."Un frigo dédiéAux États-Unis, des architectes d’intérieur observent déjà un glissement vers de plus grands dressings et davantage de miroirs, mais aussi vers des cuisines plus compactes. À la place des îlots géants et des frigos XXL, on voit apparaître des espaces dédiés aux smoothies et aux protéines. Parfois, la logique va très loin: un tiroir de salle de bains spécialement conçu pour accueillir un collecteur pour aiguilles et seringues usagées, ou un mini-frigo destiné à conserver les médicaments au frais.Aujourd’hui, dans chaque salle de bains que je conçois, il y a un mini-frigo.Merijn DegraeveArchitecte d’intérieur"Aujourd’hui, dans chaque salle de bains que je conçois, il y a un mini-frigo", raconte l’architecte d’intérieur anversois Merijn Degraeve. "Je l’intègre dans le meuble de manière à le rendre presque invisible. C’est l’endroit idéal pour des soins de la peau, comme des crèmes ou des masques pour le visage." Et, au-delà du "skincare", il peut tout aussi bien servir à conserver certains médicaments amaigrissants au frais."Cool to be seen"Un frigo dans la salle de bains? Il y a vingt ans, l’idée aurait fait sourire. Aujourd’hui, pour certains, c’est carrément un "must". "C’était une tendance sur TikTok et Instagram. Moi aussi, j’ai un petit frigo dans ma salle de bains. Appliquer une crème bien fraîche, c’est un petit luxe.""Récemment, mes clients ont aussi évoqué l’idée d’un frigo dans la salle de bains", avoue Charlotte Vercruysse. "Pour moi, c’est une tendance des réseaux sociaux. Mon dermatologue ne m’a jamais conseillé de conserver mes produits au froid", dit-elle en riant. L’architecte d’intérieur knokkoise ne croit pas que les transformations très poussées des intérieurs américains vont s’imposer rapidement chez nous. «Le Flamand reste très discret et attaché aux traditions. Dans la construction, je ne vois donc pas de basculement rapide comme aux États-Unis. Et puis, chez nous, on n’a pas les mêmes problèmes de «fast-food» et d’obésité extrême.Des espaces bien-êtreCe qu’elle voit en revanche, c’est une évolution lente vers un logement conçu comme un "health hub". "Le bien-être prend une place de plus en plus centrale dans la conception d’une habitation", explique Charlotte Vercruysse. Douches à vapeur, bains de glace, saunas infrarouges: ces équipements gagnent du terrain depuis quelque temps, portés par une aspiration générale à un mode de vie plus sain, confirment aussi Nicolas Schuybroek et Merijn Degraeve."Même dans des logements de petite superficie, on nous demande presque toujours d’intégrer des installations dédiées au bien-être", explique l’architecte d’intérieur Aurélie Penneman. "Pour une habitation privée à Bruxelles, nous avons même récemment aménagé une salle de massage."L’architecte d’intérieur anversoise Justine Kegels reçoit elle aussi régulièrement des demandes pour intégrer une pièce dédiée au sport. "Avant, on plaçait un tapis de course ou un vélo d’appartement à la cave ou au garage. Aujourd’hui, on veut une vraie salle de gym, belle, cohérente avec l’intérieur, où l’on a envie de passer du temps. Pensez à un aménagement complet avec un rameur, un tapis de course, et même une machine reformer. Cet espace devient de plus en plus un lieu de bien-être à part entière, plutôt qu’une pièce oubliée."Pour la professeure Fredie Floré, l’essor du "self-care" et du "wellness" fait partie de ces évolutions sociales qui transforment nos maisons. "Les choix individuels pèsent beaucoup plus dans l’aménagement. Le "chez-soi" devient toujours davantage le miroir d’un style de vie, d’une identité."Autre moteur: l’augmentation du temps libre. "Des évolutions majeures -la démocratisation du logement, la transformation des rôles de genre, l’accent sur davantage de temps libre- ont toutes laissé une empreinte dans nos intérieurs. Quand notre manière de vivre change, l’espace dans lequel on vit évolue aussi."L’économie de l’OzempicLa fameuse "économie de l’Ozempic" pousse plusieurs secteurs à se remettre en question. Quand des millions d’Américains modifient leur alimentation et leur mode de vie, les entreprises doivent adapter leur offre et leurs modèles économiques. Arjaan De ­Feyter s’attend à ce que cette évolution devienne, également en Belgique, de plus en plus perceptible. "Pas seulement à cause d’Ozempic, mais surtout parce que la santé devient une priorité. Regardez les cafés: aujourd’hui, on trouve partout des apéritifs et des bières sans alcool. Il y a dix ans, ce n’était pas du tout évident."© Brecht VanzieleghemL’architecte d’intérieur de Zoersel vient d’ailleurs de faire creuser toute une cave pour un trentenaire, afin d’y aménager une immense salle de fitness avec vue sur le jardin. "Pour lui, cet espace était si important qu’il aurait préféré l’installer dans l’espace de vie. Mais je ne voulais pas infliger ça à sa femme", confie-t-il en riant. "Nous, les Belges, restons attachés aux plaisirs de la table et de la vie", poursuit-il. "Pour un sexagénaire, j’ai récemment conçu une cave à vin, une pièce à cigares et un garage pour ses voitures anciennes. Une tout autre forme de luxe et de bien-être."Le meilleur des deux mondesChez certains utilisateurs, les traitements GLP-1 réduisent non seulement l’appétit, mais aussi l’envie d’alcool. Pour autant, les architectes belges ne croient pas que le bar soit près de disparaître de la maison idéale. Justine Kegels suit actuellement la rénovation d’un logement pour un jeune couple. "Ils veulent le meilleur des deux mondes: un bar avec armoire à vin, mais aussi une salle de sport entièrement équipée."L’architecte Sébastien Holvoet parle, lui aussi, d’une dualité très fréquente. "Nous recevons encore beaucoup de demandes pour un grand bar destiné aux fêtes, et, en même temps, pour un espace de fitness. Ces envies coexistent parfaitement. Les gens font davantage de sport, mais veulent aussi profiter de la vie."Ces espaces dédiés à la détente grignotent, en outre, de plus en plus de mètres carrés, parfois jusqu’à l’extrême. "Dans une habitation à Courtrai, nous avons relié une cave à vin sur deux niveaux à l’espace de vie et à un bar. Il y a aussi un "poolhouse" avec bar, une salle de fitness et un studio de yoga." À Audenarde, Sébastien Holvoet est allé plus loin encore: "À la cave, il y a un club pouvant accueillir une centaine de personnes." "Avec les années, je reçois de plus en plus de demandes pour des caves à vin et des bars", confirme Charlotte Vercruysse.Les bars ne sont donc pas près de disparaître des projets de ces architectes d’intérieur belges. Ils voient toutefois émerger un nouveau concurrent: les coins café et matcha. "C’est une grande nouvelle tendance", explique l’architecte d’intérieur Babette Bauwens. "Avant, la machine à café trônait simplement sur le plan de travail. Aujourd’hui, elle a droit à un endroit précis, dans la cuisine ou l’espace de vie. Préparer un café, un thé ou un matcha est de plus en plus vécu comme un petit rituel, un moment à soi dans la routine matinale. On aménage donc un coin dédié."Une cuisine plus petite"Avec l’Ozempic, on a moins faim, mais on observe aussi une augmentation de la dégradation des graisses et une diminution de la production de graisse", explique la médecin généraliste Sara Ceuppens. Moins faim, c’est moins manger, donc moins cuisiner et passer moins de temps en cuisine. D’où l’impression que, dans certaines maisons américaines, la cuisine perd sa place centrale. On a moins besoin d’un îlot monumental ou d’un garde-manger rempli de snacks. Les cuisines plus petites et plus fonctionnelles progressent- une tendance nettement moins marquée en Belgique, pour l’instant."Pour énormément de Belges, la cuisine reste le cœur de la maison", souligne Aurélie Penneman. Arjaan De Feyter partage cet avis: "La cuisine reste un lieu de rencontre privilégié." "Un Belge veut de la convivialité, et cette convivialité se trouve surtout dans la cuisine ou autour du bar", résume Merijn Degraeve. Il observe néanmoins un glissement: "La cuisine totalement ouverte, c’est fini. On demande de la connexion, oui, mais les casseroles sur le feu et tous ces appareils posés sur le plan de travail: personne ne veut encore voir ça."Faut-il tous se mettre à l’Ozempic et offrir un relooking à son habitation? "Certainement pas", tranche la médecin généraliste Sara Ceuppens. Elle insiste sur la face plus sombre de ce supposé médicament miracle. "On dispose encore de peu d’informations sur la sécurité d’un usage à long terme, surtout à fortes doses. Et si l’on arrête ce traitement, le risque est grand de reprendre rapidement le poids perdu." Mieux vaut donc attendre avant de se lancer, à la fois, dans l’Ozempic et dans la rénovation intérieure qui l’accompagne.