Taxer les héritages ou les protéger ? Un débat vieux comme la République qui revient en force à l’approche de la présidentielle.Sur la fiscalité des héritages comme sur de nombreux autres sujets, le discours d’Emmanuel Macron a beaucoup varié. En 2016, alors encore ministre de l’Économie, il se disait favorable à une taxation accrue des successions au nom de sa préférence « pour le risque face à la rente ». Six ans plus tard, changement complet de ton. Lors d’une rencontre avec les lecteurs du Parisien, le candidat-président avait été interpellé par Marie-Ève, en colère après que l’État eut imposé à 60 % le patrimoine légué par sa marraine. « Je ne fais pas partie de ceux qui pensent qu’il faut augmenter les droits de succession à tout va, au contraire, lui avait répondu Emmanuel Macron. Nous sommes une nation de paysans dans notre psychologie collective, ce qui est une force. La transmission est importante pour nous. »Résultat de cette pensée complexe et fluctuante, le statu quo a prévalu, sous ses deux quinquennats, en matière d’impôt sur l’héritage. Pas la moindre velléité de grande réforme dans ce domaine, aucune concession non plus, pour une fois, à la gauche qui à chaque débat budgétaire réclamait pourtant à cor et à cri de l’augmenter et dont tous les partis ont aujourd’hui choisi d’inscrire une hausse des taxes sur les grosses successions dans leur programme économique pour l’élection présidentielle. L’écologiste Marine Tondelier milite pour « une hausse de la contribution sur les héritages de plus de 4 millions d’euros », tandis que le candidat Raphaël Glucksmann promet d’imposer fortement les « méga-héritages » dépassant 2 millions d’euros. Sans surprise, LFI se montre plus radicale encore. « À partir de 12 millions d’euros, nous prendrons tout, prévient la patronne du groupe à l’Assemblée nationale, Mathilde Panot. Les riches sont en immense majorité des super-héritiers. »9 000 milliards d’euros, un magot qui fait rêverAu-delà de l’odeur du sang fiscal des milliardaires qui l’a depuis toujours excitée, la gauche entend profiter de la vague massive de transferts de richesse que la France s’apprête à connaître en raison de la disparition progressive de la génération des baby-boomers. Le sénateur socialiste Alexandre Ouizille, qui parle de « grande transmission », estime que plus de 9 000 milliards d’euros de patrimoine détenu par les Français les plus âgés seront transmis à leurs enfants au cours des quinze prochaines années. Un magot qui fait rêver, quand les caisses de l’État sont vides et que l’on a par ailleurs la ferme intention d’augmenter encore les dépenses publiques.C’est aussi et surtout au nom de la lutte contre les inégalités que la gauche souhaite alourdir la fiscalité des successions, reprenant le constat établi dans une note par le Conseil d’analyse économique, selon lequel la part de la fortune héritée dans le patrimoine total représente désormais en France 60 % contre 35 % au début des années 1970. « Ce retour de l’héritage, extrêmement concentré, nourrit une dynamique de renforcement des inégalités patrimoniales fondées sur la naissance et dont l’ampleur est beaucoup plus élevée que les inégalités observées pour les revenus du travail », déploraient les auteurs de l’étude.La France en passe de redevenir une société balzacienne de rentiersLa France serait donc en passe de redevenir une société balzacienne de rentiers, une « héritocratie », justifiant un grand soir fiscal sur les successions et nécessitant la refonte complète d’un système accusé d’être non seulement inéquitable, mais aussi extraordinairement complexe, opaque et mité par des exonérations et niches de toutes sortes. De surcroît rendu obsolète par l’allongement de l’espérance de vie qui fait qu’on hérite aujourd’hui en moyenne à un peu plus de 50 ans, contre 30 ans au début du siècle dernier.La gauche n’a pas le monopole du discours anti-héritage. Quelques-uns des plus grands penseurs libéraux, parmi lesquels les trois Prix Nobel d’économie Friedrich Hayek, Milton Friedman et James Buchanan ont longuement dit et écrit tout le mal qu’ils pensaient des successions. Non pas, contrairement aux théoriciens de gauche, pour des raisons de justice sociale, mais d’efficacité économique. En développant l’idée que l’héritage est antiméritocratique, fausse la concurrence et la compétition, nuit au bon fonctionnement du marché, empêche la sélection des meilleurs talents et bride la mobilité sociale, incite à la paresse et autorise la constitution de dynasties d’entrepreneurs incompétents.Une personne très riche doit laisser suffisamment à ses enfants pour qu’ils fassent ce qu’ils veulent, mais pas assez pour qu’ils ne fassent rien.Warren BuffettUn point de vue partagé par le financier américain Warren Buffett, qui ne voit « aucune raison pour que les futures générations de Buffett dirigent des sociétés uniquement parce qu’elles sont [ses] descendants. Une personne très riche doit laisser suffisamment à ses enfants pour qu’ils fassent ce qu’ils veulent, mais pas assez pour qu’ils ne fassent rien. » Il a donc décidé, tout comme Bill Gates, Michael Bloomberg, George Lucas, autres milliardaires célèbres et tous self-made-men, de léguer à sa mort l’essentiel de sa fortune, non pas à ses enfants – ni à l’État fédéral ! –, mais à des fondations et à des instituts philanthropiques.Un alourdissement de la fiscalité sur les héritages en France se heurterait à deux obstacles majeurs. Le premier est qu’elle est déjà lourde et plus élevée qu’ailleurs. En 2023, les 20,8 milliards d’euros d’impôts prélevés sur les successions et les donations représentaient 0,74 % du PIB, soit le niveau le plus haut, avec la Belgique et la Corée du Sud, parmi les 38 pays membres de l’OCDE. En comparaison, ce poids n’était que de 0,3 % du PIB au Royaume-Uni, de 0,2 % en Allemagne et aux États-Unis, de 0,1 % en Italie. De nombreux pays ont même récemment décidé de supprimer purement et simplement toute forme de taxes successorales. C’est le cas de l’Autriche, de la Norvège, de la Slovaquie, de la Tchéquie et de la Suède, imitant en cela Israël, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, le Canada et le Mexique. La France, déjà championne du monde de la pression fiscale, se distinguerait une fois encore en choisissant de les augmenter.77 % des Français estiment que l’impôt sur les héritages est injustifié.Le second obstacle est que l’impôt sur les héritages est extraordinairement impopulaire. Selon un sondage Odoxa pour le magazine Challenges, 77 % des Français l’estiment injustifié, alors qu’ils sont par exemple 81 % à trouver justifié l’impôt sur la société. Un niveau d’aversion qui peut sembler d’autant plus surprenant que 87 % des successions en ligne directe sont aujourd’hui exonérées de tout prélèvement.Mais toucher à l’héritage, c’est toucher à la famille. « Avec l’impôt sur les successions, dénonçait déjà Proudhon dans sa Théorie de l’impôt paru en 1860, l’État sort de ses attributions fiscales. Il se fait réformateur des mœurs, ce qui est bien autrement grave que de s’immiscer dans l’industrie ; il s’introduit dans la famille ; dans une certaine mesure, il la nie. Il défait ce qui est au-dessus de lui, antérieur à lui, ce sans quoi il n’existerait pas, et qu’il est tenu de protéger par-dessus toute chose. »Mise en gardeL’impopularité de l’impôt sur la succession a fortement augmenté au cours des dernières décennies. Pour tenter de l’expliquer, l’économiste André Masson met en avant le fait que la structure familiale apparaisse de plus en plus « comme une valeur refuge » face à la menace de la mondialisation et à la crainte d’un désengagement de l’État-providence. Dans ce contexte, l’intrusion fiscale et brutale de l’État dans l’intimité d’une maison endeuillée est de moins en moins bien acceptée par les opinions publiques.Qu’ils soient de gauche ou de droite, ultrakeynésiens ou néolibéraux, les économistes trouvent de grandes vertus aux taxations successorales, qui ne désincitent ni au travail, comme l’impôt sur le revenu, ni à l’épargne, comme celui sur les plus-values et constituent un frein à la reproduction des inégalités. Les hommes politiques qui proposent aujourd’hui de les alourdir fortement doivent toutefois y prendre bien garde. L’impôt sur l’héritage n’est pas un impôt comme les autres, sa dimension n’est pas seulement économique et financière mais aussi culturelle, sociétale et psychologique dans la mesure où il intervient dans la transmission du patrimoine parental et de l’histoire familiale. Et les meilleurs arguments des économistes auront toujours du mal à faire admettre que cet impôt sur la mort puisse permettre à l’État de s’emparer de la fortune des citoyens, même celle des plus riches.
L’héritage, cette bombe fiscale que personne n’ose désamorcer
Taxer les héritages ou les protéger ? Un débat vieux comme la République qui revient en force à l’approche de la présidentielle.








