La canicule de 2026 a ravagé les récoltes et la crise gagne déjà les usines, faisant vaciller toute la filière alimentaire. L’adaptation au réchauffement climatique coûtera des milliards que la ferme France ne pourra payer seule.Salades brûlées, pommes de terre rachitiques, épis de maïs avortés, œufs minuscules, poulets asphyxiés, prairies transformées en paillassons… La canicule a frappé toutes les filières et toutes les régions. Pour connaître pareil épisode, il faut remonter à la grande sécheresse de 1976 ou, plus près de nous, à celle de 2003. La grande différence, tout de même, avec ces deux années est le maintien pendant de longs jours de températures extrêmes, au-delà de 35, voire 40 degrés.Heureusement, « tout le monde n’est pas touché de la même façon », relativise Arnaud Rousseau, le président de la FNSEA. Certaines céréales ont souffert, d’autres non. La production de lait a baissé, mais les éleveurs, comme ceux de bêtes à viande, ont maintenu leurs cheptels. Leur problème, c’est de savoir comment passer l’hiver, car ils ont prélevé trop tôt dans leurs fourrages. Au milieu de ce chaos, les plus touchés sont sûrement les maraîchers – y compris les Bretons, habitant pourtant une région réputée pluvieuse.Pour parer au plus pressé, le gouvernement a concocté un modeste plan d’un milliard d’euros – difficile de faire autrement vu l’état des finances publiques – ciblant les quelque 30 000 à 35 000 exploitations dans la nécessité. À peine le plan annoncé, la FNSEA, la Coordination rurale et la Confédération paysanne, les trois principaux syndicats agricoles, ont fait savoir que le compte n’y était pas. Ils font valoir que les sommes aujourd’hui destinées à toutes les filières sont du même ordre que le « plan gel » destiné en 2021 aux seuls arboriculteurs et viticulteurs. Ce qui annonce peut-être des lendemains agités. Mais après ? Après, la vraie, la seule question demeure : celle de l’adaptation de la ferme France au réchauffement climatique.Le mur climatique« C’est simple : si on ne bouge pas, cela nous coûtera chaque année de plus en plus en cher », prévient Thierry Blandinières, président d’InVivo, l’une des plus puissantes associations de coopératives en Europe (près de 12 milliards d’euros de chiffre d’affaires). Dans son livre Nourrir (Cherche-Midi), rien que pour la moitié des surfaces agricoles, il évalue le coût de l’inaction entre 2 et 8 milliards d’euros par an ! Bien sûr, les agriculteurs ne découvrent pas le réchauffement. « Ils ne sont pas fous, dit Vincent Chatellier, économiste à l’Inrae. Ils savent exactement quelles sont les cultures adaptées à leurs territoires. S’ils se rendent compte que le maïs ne marche pas chez eux, ils passent à autre chose. Sauf que, là, le réchauffement s’est accéléré de manière dramatique. » La canicule les a pris de court.« Au Nord et au Sud, en bio ou pas, irrigué ou pas, tout le monde a été touché », explique Thierry Pouch, chef économiste de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture. Pourtant, voilà des années que les agriculteurs font des efforts d’adaptation, en jouant sur la génétique et sur les pratiques culturales. Ils ont aussi planté des haies. Cela ne suffit pas. Alors, aller plus vite ? En accélérant par exemple le recours aux NTG (nouvelles techniques génomiques) pour trouver des semences plus résistantes à la chaleur. Ou en étendant les outils numériques, avec logiciels, capteurs, antennes, drones et l’inévitable IA, pour une conduite optimale des cultures et des élevages, et une gestion au cordeau des exploitations.Pour l’heure cependant, cet univers, réservé à une élite, est concentré dans les grandes exploitations qui ont les moyens d’investir. Car, au final, l’indispensable transformation de l’agriculture a un coût. Thierry Blandinières donne une fourchette très large, de 1 000 à 2 000 euros l’hectare, soit au bas mot 20 milliards d’euros sur une période de 7 à 8 ans, que l’État ne pourra être seul à supporter. Cela à un moment où la ferme France n’est pas au mieux de sa forme.« Cette année spécialement mauvaise s’ajoute aux trois qui ont précédé, avec la flambée des engrais ou de l’essence, sans que les prix de mes productions, eux, augmentent, explique Laurent Forest, 55 ans, qui exploite 330 hectares près de Toulouse, à Montgiscard (3 000 habitants), commune dont il est le maire. Dès le 20 mai, mes 50 hectares de prairies étaient grillés. »Si ses récoltes de blé tendre ou d’orge ont reculé modérément, cela s’est très mal passé pour le blé dur (- 50 %), le colza (- 30 %) et le tournesol (- 50 %) qu’il est en train de moissonner. Heureusement, il y avait ses asperges irriguées, un tiers du chiffre d’affaires sur cinq hectares seulement. « Cette diversification me permet de tenir. » Laurent Forest, agriculteur et maire de la commune de Montgiscard, près de Toulouse, constate le faible rendement de son champ de tournesol. LYDIE LECARPENTIER/REA/LYDIE LECARPENTIER/REA POUR « LE POINT Laurent Forest vit sur un fil, comme beaucoup d’agriculteurs frappés ces dernières années par la flambée des coûts de production due aux conflits en Ukraine ou dans le golfe Persique, sans parler d’une série d’épizooties (grippe aviaire, dermatose nodulaire, fièvre catarrhale…). Les résultats s’en ressentent : l’an dernier, l’excédent agroalimentaire de la France, qui, longtemps, s’est baladé autour de 10 milliards d’euros, s’est réduit comme peau de chagrin à 200 millions, le plus mauvais résultat depuis 1978.La première industrie du paysOù est passée notre souveraineté alimentaire ? Jean-François Loiseau, le président de l’Ania (Association nationale des industries alimentaires), dont près de 98 % des adhérents sont des PME, alerte sur les possibles effets en cascade, la pénurie de matière première risquant de fragiliser la première industrie de France (23 000 entreprises, 520 000 emplois) : « En 2025, on a fermé plus d’usines dans l’agro-industrie que l’on n’en a ouvertes. Notre rentabilité est trop faible. Nous souffrons d’un manque de compétitivité, d’un déficit d’innovation et sommes en butte à une réglementation étouffante. Sans parler des relations avec la grande distribution, qui restent trop violentes. » D’ailleurs, trop augmenter les prix pour se refaire après la canicule pourrait se révéler dangereux. « La hausse des prix alimentaires est déjà forte, remarque Thierry Pouch. Si on va trop loin, on risque de faire fuir le consommateur. » Malgré ces médiocres résultats, l’agriculture française ne peut oublier le réchauffement.Une solution pragmatique serait de lancer de nouvelles cultures. « Le changement est déjà en cours », souligne Thierry Pouch. Ne replante-t-on pas des vignes en Bretagne ? « Il y a dix ans, on ne voyait pas une seule pousse de tournesol en Île-de-France, aujourd’hui il y en a des milliers d’hectares », remarque Arnaud Rousseau. Là encore, c’est une affaire de rythme. Mais pas seulement. « Il faut quand même tenir compte de la demande, avertit Laurent Forest, l’agriculteur de Montgiscard. On ne va pas tous se mettre à faire des pistaches, des cacahuètes ou des grenades. »L’eau en partageQuelles que soient les voies empruntées, il y a un point de passage obligé, sujet sensible s’il en est : la gestion de l’eau, avec les mégabassines en fond de tableau. Thierry Blandinières, partisan d’un plan à long terme par bassin-versant, résume à sa manière la difficulté : « L’eau n’est pas un sujet purement agricole, c’est un sujet de société. » En France, 6,8 % seulement des surfaces agricoles sont irriguées, mais cela représente 61 % de l’eau consommée, qui atteint au total 3,8 milliards de m³ (sur quelque 200 milliards de m³ de pluie efficace qui alimentent chaque année nappes et cours d’eau.)La loi Duplomb (août 2025) complétée par la loi d’urgence (août 2026) est censée ouvrir la voie. Elle propose de doubler le volume des stockages à des fins agricoles d’ici à 2035 et de multiplier par cinquante les volumes d’eau retraités d’ici à 2050 – il est vrai que dans ce dernier domaine, on part quasiment de zéro. Mais après le vote des lois, tout dépend de leur mise en musique. Comment être sûr que le projet de la plus petite retenue collinaire ne donnera pas lieu à contestation sur le terrain ? Petit avant-goût des affrontements : Arnaud Rousseau pour la FNSEA, syndicat majoritaire, rappelle qu’il « réclame depuis des années des stockages d’eau » quand Fanny Métrat, pour la Confédération paysanne, à la sensibilité de gauche, considère que « stocker pour stocker, ça ne veut rien dire si on ne remet pas en cause le modèle d’agriculture intensive. Si on stocke de l’eau, c’est pour abreuver les troupeaux, faire des fruits et légumes, pas des céréales destinées à l’exportation ou aux méthaniseurs ». Preuve qu’ « aujourd’hui on n’est plus capable d’avoir des débats scientifiques », regrette Vincent Chatellier. Thierry Blandinières, résolument optimiste, n’exclut pourtant pas que « l’opinion bascule comme elle l’a fait pour le nucléaire ». Tout le monde n’est pas de cet avis.« On ne mettra pas de l’eau partout » : à la Chambre d’agriculture de Haute-Garonne, perdue dans un no man’s land toulousain, son président Christian Déqué ne se berce pas d’illusions. Éleveur de bovins sur 150 hectares très vallonnés, il sait d’où il parle : « On est les premiers à se prendre le réchauffement climatique en Occitanie », région où les marges et les rendements ne sont pas ceux de la Beauce ou du nord de la France. Au moindre choc, les comptes passent dans le rouge. Alors, lui qui élève déjà ses bovins à raison d’une vache par hectare, craint de devoir pousser encore plus loin l’extensif : « Passer à plus de deux hectares par vache, comme le font mes amis espagnols ». À condition de trouver des terres.Les AOC malmenéesEn grillant prairies et alpages, la sécheresse bouscule le monde des fromages AOC, calés sur des cahiers des charges stricts. De récents décrets assouplissent temporairement les règles liées à l’alimentation du bétail. Ainsi, pour le comté, produit dans le Jura, le maïs vert donné aux vaches pourra ne pas provenir à 100 % de l’exploitation. D’autres AOC bénéficient de dérogations, tels que le beaufort, l’abondance, le reblochon, le cantal… Au détriment de leurs saveurs ?20 %. C’est la part, minime, des agriculteurs qui souscrivent à des assurances récolte.