Le Centre d’art contemporain GwinZegal, en Bretagne, œuvre pour une initiation artistique des plus jeunes. En partenariat avec l’Éducation nationale, il s’apprête à ouvrir une micro-école inédite, axée sur la photo comme pilier de l’apprentissage. Grâce à un dispositif optique installé dans une caravane, le centre d’art GwinZegal organise des ateliers photo hors les murs. Ici, à Callac en août 2026. Photo Emmanuelle Pays pour Télérama Par Lorraine Rossignol Publié le 05 septembre 2026 à 09h00 Parmi les étals de fruits et de légumes, non loin des stands du poissonnier, du fromager ou du sabotier, de Fred, l’apiculteur, ou de Jean-Jean, le joueur d’orgue de Barbarie, une caravane d’étrange allure attise la curiosité des habitants de Callac et de sa campagne, ce mercredi matin, sur la place du marché. Le petit bourg des Côtes-d’Armor, capitale de l’épagneul breton, n’a jamais vu un tel engin ! De fait, il est unique. Avec ses quatre « cornes » en forme de cônes qui pointent sur le côté gauche, et son espèce de pyramide rétractable qui occupe le côté droit, son nom de « Quadricérasténope » semble plutôt bien trouvé. Mais surtout le mode d’emploi de ce bizarre objet et de ses excroissances intrigue : « Entrez dans la boîte. Fermez la porte. Observez autour de vous », est-il écrit à l’entrée. Forcément, cela donne envie d’essayer, et c’est ce que font Béatrice et ses deux filles, Maëlle et Audrey, qui pénètrent à l’intérieur de cette boîte noire plongée dans l’obscurité… pour voir ce qu’il peut y avoir de si particulier à observer. Rien de sensationnel, dans les faits. Rien d’autre que le marché avec ses chalands, projetés à l’intérieur de la caravane exactement tels qu’ils sont au-dehors, avec plus ou moins de netteté, certes, et par ailleurs à l’envers, mais en autant d’images qu’il y a de « cônes » pour les capter — ou plutôt, pour laisser entrer à l’intérieur les rayons lumineux du dehors à travers un orifice, chaque cône étant troué à son extrémité et doté d’une lentille. « Bienvenue à l’intérieur d’un appareil photo ! » s’exclame Solange Reboul, la codirectrice du centre d’art contemporain GwinZegal — situé à une trentaine de kilomètres, à Guingamp — qui constate chaque fois que le Quadricérasténope est de sortie, comme aujourd’hui, et qu’elle part à la rencontre du public : « La magie opère. » Le Quadricérasténope renvoit des vues distinctes de l’environnement extérieur et permet au public d’experimenter les principes optiques de la photographie. Photo Emmanuelle Pays pour Télérama Celle de la photographie, qui est « une langue » en soi, assure-t-elle, quels que soient ses champs d’application et ses procédés, mais qui s’est à ce point banalisée que plus personne ne se donne la peine de réfléchir à la façon dont elle fonctionne ni quels enjeux lui sont liés. Or le comprendre permettrait « d’exercer un regard critique sur la fabrique des images, en observant le réel et les représentations que l’on en donne, ce qui paraît plus que jamais nécessaire aujourd’hui, avec l’arrivée de l’IA dans nos vies ». “Perceptions inhabituelles” Raison pour laquelle GwinZegal, centre reconnu d’intérêt national en 2019 et dont la photographie est le médium de prédilection, a voulu fêter les 200 ans de celle-ci (puisque c’est en 1826 que Nicéphore Niépce parvint, le premier, à fixer une image photographique) et a mis gratuitement à la disposition du public, depuis juin dernier, cet authentique « outil pédagogique », selon le photographe Maxence Rifflet qui l’a conçu et fabriqué. « Le Quadricérasténope permet de renouveler notre rapport au réel, se félicite-t-il. En produisant des perceptions inhabituelles, il rend à la réalité la plus banale tout son potentiel poétique. Prenez le minuscule trou percé sur la toiture du véhicule : il projette sur le sol les nuages qui défilent dans le ciel. N’est-ce pas extraordinaire de les voir évoluer littéralement à nos pieds ? » Sur le marché de Callac, les ateliers photo du centre d’art guingampais attise la curiosités des habitants. Photo Emmanuelle Pays pour Télérama Soit, donc, une petite caravane de sept mètres carrés, relookée après avoir été achetée à une famille de « gens du voyage », dont l’espèce de soufflet rétractable est un zoom géant, et les « cornes », des sténopés, c’est-à-dire un dispositif optique fort bien décrit le premier par Léonard de Vinci, ainsi que le rappelle, sur la carrosserie du véhicule, une citation de 1514 du génial expérimentateur italien : « En laissant les images des objets éclairés pénétrer par un petit trou, tu intercepteras alors ces images sur une feuille blanche placée dans cette chambre […] mais ils seront plus petits et inversés. » Tel est donc le programme proposé aux habitants de Callac, ce jour-là : ouvrir les yeux, « savoir regarder, écouter, se positionner, se taire, se parler », poursuit Solange Reboul, qui souligne à quel point l’expérience du Quadricérasténope engendre rien de moins qu’« un nouveau rapport au monde ». Une expérience dont le public de Guingamp pourra profiter encore plus longtemps, puisque cette « machine à voir » y restera gratuitement ouverte tous les mardis après-midi — l’association GwinZegal bénéficiant du soutien de la direction régionale des affaires culturelles comme du département, de la région, de la commune et de la communauté de communes — avec la possibilité, pour les visiteurs, de réaliser eux-mêmes des tirages argentiques des vues captées par cette chambre noire. Sentiment d’invisibilité Laquelle se rendra également, dès la rentrée, en milieu scolaire, afin d’ouvrir les élèves aux tenants et aboutissants du médium photographique permettant idéalement l’expression de soi et de sa relation à l’existence. Dans ce territoire très rural et farouchement attaché à ses traditions, explique Solange Reboul, « ce sont des questions d’identité qui sont le plus souvent posées : qui suis-je, dans ce monde-là ? ». Avec, le plus souvent, un sentiment de vide, d’invisibilité voire de relégation. Pour y remédier, le centre GwinZegal, qui accueille déjà des tout-petits dans le cadre d’un atelier — où ils peuvent se livrer à de multiples expérimentations avec les notions de couleur, de transparence, de clair-obscur, de projection d’ombres… —, va ouvrir en janvier 2027, en partenariat avec l’Éducation nationale et en partie financée par la Fondation Carasso, une micro-école dans ses murs mêmes : « Les Macareux ». Dès la rentrée, l’installation artistique mobile du centre d’art GwinZegal permettra à une classe de CM1-CM2 d’axer son apprentissage autour de la pratique photographique. Photo Emmanuelle Pays pour Télérama Une école inédite, dont la seule et unique classe à double niveau (CM1-CM2) fera de la photographie et de sa pratique le pilier de ses apprentissages scolaires, chaque matin, afin d’aider des élèves en grande difficulté scolaire à retrouver le chemin de la confiance. Un « pari », reconnaît Solange Reboul. Mais dont elle espère bien que les chercheurs et les étudiants de l’Institut national supérieur de l’éducation artistique et culturelle (INSEAC), qui travaillent dans le même bâtiment que le centre d’art, pourront s’emparer, afin d’analyser enfin scientifiquement les bienfaits de tels dispositifs sur l’épanouissement des élèves et sur leur capacité à retrouver le chemin de la réussite. « Une chose est sûre, dit-elle. Cette école du regard ne peut pas ne pas avoir d’effet. Ce qui se passe en atelier dans le Quadricérasténope est trop fort pour ne pas faire bouger les lignes. » Télérama et la Fondation Daniel et Nina Carasso organisent une table ronde « L’éveil culturel et artistique : quand les institutions ouvrent les possibles », le mardi 15 septembre à la Collection Lambert à Avignon. Une rencontre avec Sophie Marinopoulos, Solange Reboul, Matthias Tronqual, animée par notre journaliste Julia Vergely. Gratuit, sur inscription obligatoire par ici. Société Enfants Éducation Éducation artistique Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus