A l'heure des réseaux sociaux, de l'intelligence artificielle générative, et de la multiplication des écrans, le temps consacré à la lecture de livres ne cesse de diminuer. Il existe pourtant une recherche de plus en plus abondante, y compris avec de bons niveaux de preuve scientifique, notamment à travers des essais randomisés, pour démontrer que la lecture quotidienne peut permettre de vivre plus longtemps, et surtout en meilleure santé, grâce à ses multiples effets positifs sur notre cerveau. Une étude portant sur un échantillon représentatif de plus de 3500 personnes retraitées nord-américaines a montré une réduction de 20% de la mortalité après douze ans de suivi des participants lisant des livres par rapport à ceux n’en lisant pas, quels que soient leur sexe, leur âge, leur statut marital, leur niveau de revenus et d’instruction, leur état de santé physique et mentale. La lecture en général est bénéfique, mais la lecture des livres, notamment les livres de fiction, est celle qui semble la plus profitable pour la santé. Ainsi, cette étude suggère que lire des romans trente minutes par jour pourrait prolonger l’espérance de vie des lecteurs de deux ans.La lecture pour prévenir la maladie d’AlzheimerPlusieurs études ayant suivi des personnes âgées pendant de nombreuses années ont montré, outre les effets sur la survie, une possible protection de la lecture contre le déclin cognitif lié à l’âge. De quoi, peut-être, en faire un potentiel outil préventif contre la survenue de la maladie d’Alzheimer et des autres démences séniles apparentées. Ainsi, une étude portant sur un échantillon représentatif de près de 2000 Taiwanais âgés de 64 ans et plus suivis pendant plus de 14 ans a permis d’observer chez les lecteurs réguliers, c’est-à-dire ceux lisant au moins une fois par semaine, une réduction du risque de maladie d’Alzheimer, quel que soit leur niveau d’instruction. La lecture maintiendrait le capital cognitif des personnes âgées, réduisant leurs pertes de mémoire et conservant plus longtemps leurs capacités de raisonnement. Si tous les mécanismes qui sous-tendent les bénéfices de la lecture sur le cerveau ne sont pas encore élucidés aujourd’hui, comme pour toute autre stimulation intellectuelle, on peut faire l’hypothèse que la lecture consoliderait nos réserves cognitives, et notre résistance au déclin cognitif. Certains travaux suggèrent qu’elle limiterait les altérations causées par l’âge sur notre cerveau.La lecture favorable à la santé mentaleA l’heure où l’on manque de psychiatres et de psychothérapeutes pour répondre à la demande croissante de soins de santé mentale, on est enclin à rechercher des interventions aux bénéfices prouvés, préventifs ou curatifs, et qui ne font pas appel directement au temps des soignants. Cela vaut pour la marche à pied et pour différentes formes d’activités physiques comme le jardinage, ainsi que pour l’art et la musique. La lecture ne fait pas exception et ses effets sur la santé ont été explorés avec des méthodes scientifiques biomédicales éprouvées, telles que celles qu’on l’exige aujourd’hui de toute autre thérapeutique. Le concept de "bibliothérapie" a été forgé aux Etats-Unis dès 1916 : il signifie le traitement par la lecture de livres. La bibliothérapie a été préconisée à l’époque pour aider les soldats à lutter contre les traumatismes psychiques générés par les conflits armés. On préconise aussi la lecture de livres, notamment chez les enfants et les jeunes adultes souffrant de troubles mentaux. La bibliothérapie consiste à prescrire à ces jeunes patients, en plus de leurs traitements usuels, la lecture de livres, souvent des romans, puis à leur suggérer de partager et discuter ensuite, avec leurs pairs, leurs notes de lecture. Les études montrent aujourd’hui, de manière concordante, un effet bénéfique de la lecture de fictions sur la santé mentale, notamment sur les états dépressifs et l’anxiété, avec, dans une publication portant sur près de 22 000 adultes de plus de 40 ans, une fréquence de 20 % inférieure de ces troubles par rapport à ceux ne lisant pas. La bibliothérapie représente certes une médicalisation de la lecture, avec ses vertus thérapeutiques. Mais, parallèlement, elle contribue aussi à démédicaliser le discours et les approches thérapeutiques et préventives en santé mentale. Au-delà des bénéfices médicaux de la lecture, on observe chez ceux qui lisent une amélioration de leur état émotionnel, de leur optimisme, de leur joie de vivre et de leur bien-être.Lire le soir au coucher offre un meilleur sommeilUn essai randomisé a comparé près de 500 participants volontaires à qui il était proposé de lire pendant 15 à 30 minutes un livre au lit avant de dormir à un groupe de taille similaire à qui il était demandé de ne pas lire. Après une semaine, 42% des participants du groupe des lecteurs rapportaient avoir amélioré leur sommeil contre 28% des abstinents. Certes, ce type d’essai reste sujet à des biais de réponses, puisque la qualité du sommeil a été évaluée par des questionnaires et non par l’enregistrement du sommeil des participants. Mais alors que la plupart des traitements des insomnies sont aujourd’hui pharmacologiques et peuvent présenter des effets indésirables, il est tentant de proposer en premier recours aux patients se plaignant de la qualité de leur sommeil de lire régulièrement des romans avant de se coucher. Attention, nous évoquons bien ici la lecture de livres, pas l’usage du smartphone. Tout indique au contraire que la lumière bleue produite par les écrans rétroéclairés sont néfastes pour la qualité du sommeil. Les écrans agissent en effet sur la production de mélatonine, encore appelée l’hormone du sommeil, et ont tendance à nous maintenir plus longtemps en état de veille. Les liseuses électroniques, qui généralement ne sont pas rétro-éclairées et n’émettent pas de lumière bleue, n’ont en revanche pas les effets néfastes des écrans de smartphones ou des tablettes, au moment du coucher.Les autres effets de la lecture sur la santéEn stimulant l’activité intellectuelle, en réduisant ou retardant le déclin cognitif, en favorisant la bonne humeur et davantage d’optimisme, la lecture a encore d’autres vertus qui pourraient s’avérer favorables à la santé. Il est probable qu'elle maintienne et développe les capacités intellectuelles et cognitives. Ces capacités peuvent ensuite être mobilisées pour mieux comprendre et assimiler les comportements favorables à la santé. On sait que le degré de mise en œuvre des mesures de prévention est corrélé au niveau d’instruction et donc, pour partie, aux capacités intellectuelles. De plus, la lecture peut contribuer à davantage prendre part aux discussions avec l’entourage et participe ainsi à la lutte contre l’isolement social, dont on sait qu’il est aussi un facteur de risque pour la santé physique et mentale, ainsi que pour la maladie d’Alzheimer.Quand il s’agit de santé, on pense généralement médicaments ou thérapeutes, et l’on a certes raison. Mais on oublie trop souvent de nombreux menus plaisirs et à-côtés de la vie qui peuvent se révéler de précieux auxiliaires. La lecture fait partie de ces bonheurs accessibles, disponibles, peu onéreux, qui rendent de fiers services pour notre santé mentale et notre bien-être alors que ce n’est généralement pas son objectif premier. La lecture réduit notre stress quotidien et nous relaxe, comme on le constate d'ailleurs aussi par la réduction du rythme cardiaque qu’elle engendre. Pour notre santé, n’hésitons donc pas à prendre un bon roman, et à le lire le soir, au lit, un quart d’heure à une demi-heure avant de nous endormir !*Antoine Flahault, Université Paris Cité, Inserm UMR 1137, Hôpital Bichat – Claude-Bernard