Accompagnés par des auteurs et par les enseignants, des tout-petits et des collégiens s’essaient à la composition de haïkus ou de textes plus intimes. Reportages auprès de jeunes écrivains bien inspirés. École maternelle de la Marine à Pantin, les enfants choisissent un mot, qui les fait penser à plusieurs autres... L’écriture commence ici. Photo Léa Crespi pour Télérama Par Marc Belpois Publié le 25 août 2026 à 13h00 Ce matin de juin, dans une école de Pantin (Seine-Saint-Denis), des élèves de maternelle composent des haïkus. Vingt poètes aux dents de lait jouent avec les mots et comptent les syllabes. Forcément, on se frotte les yeux : ils ont 5 et 6 ans, l’âge de la bougeotte et des lettres qui débordent du cadre. Il faut les voir se creuser les méninges, attablés par grappes de quatre autour de leur mobilier minuscule disposé en « îlots poétiques ». Ici le mot « fleur », validé à l’unanimité, déclenche une réaction en chaîne, cascade d’associations d’idées, « marguerite », « pollen », « allergie », « atchoum », « morve »… Trois zébulons n’ont pas résisté à l’envie d’aller ramper sous une table, mais au bout du compte, après avoir pioché dans leurs boîtes à mots, les haïjins en herbe livrent à haute voix leurs créations. « Un champ immobile / la marguerite sent mauvais / les pollens s’envolent. » « En vacances d’été / le ferry sur l’eau calme / terre d’anaconda. » L’écriture créative n’est pas réservée à ceux qui maîtrisent déjà parfaitement le geste graphique, la syntaxe, la grammaire. Pour la poétesse Anna Mezey, invitée à mener un parcours de sept séances dans cette école adossée au canal de l’Ourcq, « peu importe le niveau des élèves », il s’agit avant tout de leur faire découvrir que l’écriture n’est pas seulement une compétence à acquérir. « Ce peut être une activité résolument joyeuse, une aventure avec les mots qui permet d’exprimer ce que l’on ressent, des pensées, des histoires. Et de libérer les imaginaires. » L’imagination, Marley n’en manque pas. Crinière noire et regard de défiance, le petit garçon d’ordinaire en retrait lève sans cesse la main : « Madame, vous parlez de crabes. Les crabes sont méchants, ils ont des piques empoisonnées sur les pattes ! » La contrainte devient terrain de jeu Dans les écoles, collèges et lycées, l’écriture créative avance en ordre dispersé. Des enseignants prennent l’initiative, conviant leur classe à se dégourdir les doigts et l’esprit par le truchement de challenges motivants. Par exemple, « l’échauffement », grand classique du genre. Il suffit d’une amorce de phrase : « Si j’étais invisible pour une journée, je… », « Sous mes pieds… », « Par ma fenêtre je vois… » Et c’est parti pour deux minutes chrono de vadrouille en toute liberté. Autre option : le « dictionnaire fou », soit trois mots sans rapport entre eux (« président, fusée, poire ») à tricoter ensemble dans un texte court. Ou comment transformer la contrainte en terrain de jeu. Classe d'écriture créative au collège Jean Moulin de Caen. Professeurs : Sybille Patou (rose), Angélique Jacob (jaune). intervenante Séraphine Menu (vert) autrice de roman pour adolescent et de bande dessinée. Photo Léa Crespi pour Télérama Au collège Jean-Moulin de Caen, on a poussé le curseur beaucoup plus loin en proposant deux « classes écritures », l’une aux élèves de quatrième, l’autre à ceux de troisième. Ce dispositif expérimental pionnier, lancé en 2019 par l’Académie de Normandie en partenariat étroit avec l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (Imec), a été calqué sur le modèle des classes à horaires aménagés pour la musique, la danse et le théâtre. L’écriture créative est directement intégrée dans l’emploi du temps des collégiens, à raison de deux heures par semaine. De « vrais » auteurs — et pas des moindres — accompagnent les enseignants. L’auteur apporte une expertise et une liberté bien à lui ; l’enseignant, un cadre, des consignes claires pour les élèves. Sybille Patou, professeure de français Ainsi les élèves ont-ils pu s’essayer à l’écriture d’une nouvelle à quatre mains avec l’écrivain Tanguy Viel ; de poèmes à la manière de l’Oulipo, le fameux laboratoire de jeux littéraires, avec Frédéric Forte ; de textes narratifs avec la romancière Abigail Assor ; d’une nouvelle dystopique avec le metteur en scène David Coulon ; ou encore d’une bande dessinée avec l’autrice jeunesse Séraphine Menu. « Ce sont des artistes, il faut parfois les recadrer un peu », plaisante — à moitié — Sybille Patou, la professeure de français qui porte ce projet à bout de bras depuis ses débuts. « Mais nous sommes complémentaires : l’auteur apporte une expertise et une liberté bien à lui ; l’enseignant, un cadre, des consignes claires pour les élèves. » Classe d'écriture créative au collège Jean Moulin de Caen. Professeurs : Sybille Patou (rose), Angélique Jacob (jaune). intervenante Séraphine Menu (vert) autrice de roman pour adolescent et de bande dessinée. Photo Léa Crespi pour Télérama Installés en arc de cercle, les élèves de troisième de Sybille Patou préparent la traditionnelle lecture à voix haute qu’ils feront bientôt devant l’assemblée de leurs parents. Le point d’orgue de l’année. « Le brouillard des gens m’empêche de voir. Il m’étouffe, m’embrouille, m’étrangle… Mes mots s’évadent dans cette feuille, dans un autre monde qui m’isole », commence un adolescent concentré sur son texte. Les uns livrent des envolées poétiques, les autres dénoncent le harcèlement scolaire et les stéréotypes de genre, chacun à sa manière. Ils n’hésitent pas à s’aventurer sur le terrain intime, « surtout quand leur vie n’est pas très gaie », assure leur enseignante. Personne ne ricane, comme si ces deux années d’exploration littéraire tous azimuts avaient définitivement soudé le groupe. À lire aussi : Qui a dit que les adolescents étaient fâchés avec l’écriture ? On s’étonne que ces « classes écritures » n’aient pas essaimé. Que dans notre pays, qui vénère tant ses écrivains, l’écriture créative soit si rarement considérée comme une discipline à part entière, alors que dans le monde anglo-saxon le creative writing est enseigné tout au long de la scolarité. « Notre formule nécessite un investissement financier, les auteurs ne sont pas bénévoles », rappelle Sybille Patou, dont l’aventure buissonnière dépend du soutien du rectorat. « Nombre de projets plus ponctuels s’appuient sur la part collective du pass Culture, laquelle a, hélas, beaucoup diminué », déplore Séraphine Menu, qui affiche à son compteur deux cents ateliers en trois ans. Des établissements — c’est le cas de la maternelle de Pantin où l’on a composé des haïkus — font appel à des acteurs extérieurs comme Le Labo des histoires, qui propose des ateliers gratuits, financés par des subventions publiques et des partenariats privés. Acteur incontournable dans le domaine, cette association nourrie aux valeurs de l’éducation populaire s’est donné pour mission de démocratiser la pratique de l’écriture créative auprès des jeunes qui en sont le plus éloignés. « Mes élèves m’épatent, ils pondent parfois des choses incroyables », confie Sybille Patou. Certes, ces adolescents particulièrement inspirés, qui ont fait le choix de suivre un parcours spécifique, ne sont guère représentatifs du public scolaire majoritaire. Dans les classes où elle se rend, Séraphine Menu doit souvent composer avec des élèves qui regardent le plafond, interdits face à l’étrangeté des consignes. Pas toujours facile de les sortir du cadre scolaire, de leur faire comprendre que l’écriture ne sert pas seulement à résumer, analyser, disserter. « J’ai beau leur dire qu’ils ne seront pas notés, qu’ils peuvent utiliser des mots familiers s’ils sont pertinents, ils croient ne pas avoir d’imagination. Alors qu’elle est là, au fond de chacun d’eux. Mais après deux ou trois séances, ils se prennent au jeu. » Comme Alice quand elle lit, avec un plaisir espiègle mêlé de fierté : « Un champ de bonheur / Les lièvres arrivent, il est l’heure / Mais pan ! un chasseur. » À lire aussi : Des ateliers d’écriture créative pour apprendre à penser : la solution face à l’IA ? À lire aussi : Aux Nuits de la lecture, des ateliers d’écriture pour jeunes : “Séries, mangas… Nous nous appuyons sur leurs pratiques culturelles” Enfants Éducation Éducation nationale Écriture Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus
“L’écriture peut être une activité résolument joyeuse qui libère les imaginaires”
Accompagnés par des auteurs et par les enseignants, des tout-petits et des collégiens s’essaient à la composition de haïkus ou de textes plus intimes. Reportages auprès de jeunes écrivains bien inspirés.






