Le pianiste montréalais Bruce Liu et son éditeur, Deutsche Grammophon (DG), ont publié vendredi dernier Lunaris, un album concept qui fait suite au CD des meilleurs moments du Concours Chopin 2021, aux Saisons de Tchaïkovski et à Waves, un programme de musique française.Ceux qui pensaient que Lunaris était un nouveau médicament contre les sautes d’humeur en seront pour leurs frais ; c’est un disque. Et même si Hergé n’a pas dessiné Tintin dans « On a marché sur la tête », on est en droit de se demander ce qui traverse celle de certains éditeurs ces temps-ci.Beethoven et le crémageDans des temps pas si reculés, un tel album aurait été intitulé « Ludwig van Beethoven. Sonates n° 14, au Clair de lune, et n° 21, Waldstein, par Bruce Liu ». On y aurait ajouté une troisième sonate et les auditeurs, ou commentateurs, auraient pu se pencher sur l’approche beethovénienne du pianiste canadien.Là, non ! Même si pour Beethoven, sa Sonate no 14 n’évoquait pas le satellite de la Terre, mais le concept de « fantaisie », et que le sous-titre a été donné par un poète nommé Rellstab cinq ans après la mort du compositeur, Clair de lune = « lune »… Chez DG, on va donc appeler ça Lunaris et faire un album concept.C’est là qu’il faut suivre : car qui dit « lune », dit « nuit », donc « nocturne ». Quoi de mieux, donc, pour le projet Lunaris, pour amener le premier mouvement de la Sonate n° 14 de Beethoven, que le Nocturne op. 27 n° 2 de Chopin ? Il ne manquait plus qu’une chose, c’est que Ludovico Einaudi compose un morceau appelé « Éclipse 2026 », que Bruce Liu l’enregistre entre deux sonates de Beethoven et que le disque soit publié le 12 août ! DG n’a pas poussé le bouchon jusque-là. Après tout, Einaudi est un artiste de l’étiquette Decca…Qui est l’otage de qui, ici ? L’artiste de son éditeur ? L’éditeur de l’époque et de ses actionnaires ? Personne de personne ou un peu tout le monde de tout le monde ? Un quart de siècle après la période où les labels discographiques mettaient sous contrat des vedettes de l’opéra pour ne pas leur faire enregistrer d’opéras (mais quelques vagues récitals vocaux), voici venir le temps où une grande compagnie, qui a signé un contrat avec le vainqueur de l’édition du Concours Chopin 2021, ne l’a encore jamais, en cinq ans, documenté en concerto et enchâsse deux sonates de Beethoven dans un canevas de petites pièces agencées selon une thématique que la politesse nous retient de qualifier (imaginez la transition entre le 3e mouvement de la Clair de lune et Rêverie de Debussy !). Le plus étonnant dans l’histoire est de voir le pianiste endosser l’intégralité du programme dans une entrevue publiée en guise de notice.NécessitésLunaris n’est pas un hasard ou un accident. Le programme se conforme à la dictature du clic imposée par l’écoute en ligne. En mettant trois petites pièces entre la Clair de lune et la Waldstein, DG multiplie les plages (trois sonates de Beethoven, c’est neuf plages, Lunaris en a 19) et se donne trois chances de plus de figurer dans des listes d’écoute, un créneau plus lucratif que celui du « pauvre classiqueux » qui veut écouter sa Sonate no 21 de Beethoven. Le système de rentabilisation est tellement affûté que des plages sont désormais créées à l’intérieur même des œuvres pour générer un clic de plus (le Finale de la Waldstein est scindé en deux).Alors, Bruce Liu qui interprète Beethoven ? On s’interroge dans la Clair de lune pendant deux mouvements pourquoi il a voulu enregistrer cela, mais le troisième volet est brillant, tout comme la Waldstein est solide, limpide et fermement structurée. Mais, évidemment, le reste nous distrait ou nous fait poser des questions : il aurait fallu une vraie plongée dans Beethoven alors que, vraiment, enchaîner Rêverie de Debussy après le Finale de la Clair de lune est une épreuve intellectuello-sensorielle pénible, le vide interstellaire de Clair de lune de Mompou après la Waldstein étant, lui, carrément insupportable.Le Nocturne de Chopin, Debussy et l’admirable Bach-Siloti, cher au pianiste Emil Guilels, sont abordés avec une grande sensibilité. Quant au voyage lunaire, il finit étrangement, puisqu’une somptueuse Sonate no 4 de Scriabine (un moment fort du disque, presque perdu à la fin) est amenée par un Klavierstück de Schoenberg et, surtout, l’explosive Étude « Fanfare » de Ligeti. Pour boucler le tout, Scriabine débouche sur Hivernale de Reynaldo Hahn (le génie, puis du quasi-néant, comment est-ce possible ?) et Hahn sur Dream de John Cage qui, il faut le dire, porte bien son nom et clôt la chose avec originalité sur une note évanescente.Ceux qui sont prêts pour un tel voyage, ou un tel délire, se reconnaîtront. Si vous voulez picorer dans le disque ou sur les plateformes : le Nocturne de Chopin, le Bach-Siloti, la Waldstein et la 4e Sonate de Scriabine seront vos priorités.
L’étrange voyage lunaire de Bruce Liu
Difficile de suivre le pianiste Bruce Liu dans son dernier album, « Lunaris », qui se conforme à la dictature l’écoute en ligne.








