La cinéaste Dima El-Horr dresse le portrait de trois de ses compatriotes beyroutins que la fréquentation de la plage et la vue sur la mer sauve du désespoir de la guerre. Un documentaire intense et délicat, mercredi 12 août à 23h20 sur France 3. Reda confie à la cinéaste que, sans la routine de ses journées passées sur cette plage, il se serait sans doute suicidé. Mareterraniu & Orjouane Productions Par François Ekchajzer Publié le 12 août 2026 à 13h00 Si les habitants de Beyrouth aiment à se promener, toutes classes confondues, sur la corniche qui longe le front de mer, il en est peu qui descendent sur l’esplanade où Dima El-Horr a rencontré Reda voilà plus de vingt ans. « L’échelle permettant d’accéder à cette plage uniquement fréquentée par des hommes est d’ailleurs peu visible », explique la cinéaste. Elle y fut attirée par la vision de jeunes « machos » exposant leur corps musculeux au soleil, dans une immobilité qui lui parut « cadavérique ». De cette apparition saisissante est né en 2003 The Blue Sea in Your Eyes, court métrage expérimental après lequel elle a réalisé d’autres films sur des figures féminines. « Retournant sur cette esplanade avec l’idée de revenir aux hommes, j’y ai retrouvé Reda qui continue de s’y rendre chaque jour. Je l’ai immédiatement reconnu ; lui ne m’avait pas oubliée. Nous avons discuté de la façon dont nous avions passé toutes ces années, et je suis revenue le lendemain pour le filmer — ç’a été aussi simple que ça. » Adel Mareterraniu & Orjouane Productions Ainsi a commencé le tournage d’Et les poissons volent au-dessus de nos têtes, documentaire dans lequel trois Beyrouthins d’âge mur se dévoilent à travers les yeux de cette femme, seule derrière l’objectif comme eux-mêmes le sont dans leur vie. « Autour de nous, il y avait beaucoup d’hommes, et ç’a été tendu quelquefois avec eux. Au Liban, une caméra — même petite — suscite tant d’interrogations… Mais, peu à peu, ils ont compris ce que je faisais là, et Reda m’indiquait ceux d’entre eux dont je pouvais m’approcher. » Ainsi a-t-elle fait connaissance avec Qassem, qu’elle croisait chaque matin, assis au pied de l’échelle sur un banc. « J’ai rencontré peu après Adel, dont le regard mélancolique m’a également touchée. Dans son téléphone, il y avait des dizaines de photos de lui, toutes presque identiques. Les prendre, m’a-t-il dit, était la façon qu’il avait trouvée pour témoigner de sa propre existence. » Donner corps à ces vies invisibles, le beau film délicat de Dima El-Horr le réalise aussi, s’attachant à ces hommes que la fragilité n’empêche pas de tenir debout. « Adel aimait beaucoup être filmé, continue-t-elle. Contrairement aux deux autres, il ne venait que le dimanche, travaillant la semaine dans un hôpital. Perturbé à l’idée que je passe moins de temps avec lui, il m’envoyait sans cesse des messages. » Qassem Mareterraniu & Orjouane Productions Se confiant à elle, Adel, Qassem et Reda lui ont chacun offert leur intimité gorgée de solitude et de désillusion, esquissant à travers leur histoire un visage peu médiatisé du Liban d’aujourd’hui, marqué dans ses murs mais aussi dans leurs corps par des années de guerre. Nul soupçon de machisme dans leurs mots, mais une intense pudeur et beaucoup de respect. « Au cours de nos échanges, ni eux ni moi n’avons tenté d’exercer le moindre pouvoir », affirme la cinéaste pour qui le film devait être « un territoire de rencontres et de ponts invisibles tendus entre [elle] et eux, comme entre eux et la ville de Beyrouth, à laquelle ils présentent leur dos autant qu’ils regardent la mer. » À lire aussi : Le podcast “L’Orient-La nuit” : comment Beyrouth et le Liban résistent à la violence du monde Une ville que ces trois hommes ne quitteront jamais, tant ils y sont ancrés. Si l’horizon méditerranéen vers lequel ils se tournent n’est pas à proprement parler, pour eux, porteur d’espoir, au moins leur permet-il de diriger leurs yeux vers un ailleurs. En cela, « la mer les sauve », glisse au début du film Dima El-Horr, à qui Reda a confié que, « sans la routine de ses journées passées sur cette plage, il se serait sans doute suicidé ». Du Liban, la cinéaste se demande « comment on peut y vivre normalement, alors que rien n’y est normal. Comment la guerre a pu à ce point s’intégrer au quotidien des Beyrouthins jusqu’à devenir leur mode de vie, leur façon d’être ». Et d’ajouter : « Malgré les frappes israéliennes, Reda a continué de se rendre chaque jour à la plage. Qassem aussi, et Adel chaque dimanche. Cette routine les a tenus. » De son côté, elle se défend du désespoir en filmant son pays. Ainsi s’est-elle lancée dans un essai documentaire, qu’elle a commencé à écrire lors des bombardements pour détourner les yeux des images violentes diffusées à longueur de journée sur Al-Jazira. « J’avais besoin d’aller au fond de moi pour poser un autre regard sur ce que l’on vivait. » Ainsi, tout est affaire de regard — avec ou sans caméra —, qu’on choisisse de le porter à l’intérieur de soi comme sur l’horizon lointain d’une mer qui nous survivra. Et les poissons volent au-dessus de nos têtes, de Dima El-Horr. Mercredi 12 août, 23h20, France 3. Découvrir la note et la critique “Et les poissons volent au-dessus de nos têtes” : portrait poétique d’un Liban en crise Télévision France 3 Liban Documentaire Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus
“Comment peut-on vivre normalement à Beyrouth, alors que rien n’y est normal ?”
La cinéaste Dima El-Horr dresse le portrait de trois de ses compatriotes beyroutins que la fréquentation de la plage et la vue sur la mer sauve du désespoir de la guerre. Un documentaire intense et délicat, mercredi 12 août à 23h20 sur France 3.







