DANS NOS ARCHIVES — Il y a cinquante ans, Fritz Lang disparaissait. De retour en Allemagne en 1961 après plus de vingt ans aux États-Unis, il se confiait sur sa vision du cinéma et l’évolution de ses films. Le réalisateur Fritz Lang, né à Vienne en 1890, meurt à Beverly Hills, aux États-Unis, le 2 août 1976. Photo Harry Croner/ullstein bild/Getty Images Par Claude-Jean Philippe Publié le 02 août 2026 à 09h00 «Bonjour, monsieur Fritz Lang. » Un homme qui incarne quarante années d’histoire du cinéma se trouve devant moi. Il sourit avec cette bienveillance et cette courtoisie de grand seigneur qui sont sa marque personnelle. Le monocle inséré avec précision dans le repli d’une paupière, il parle de ses films, de sa vie, avec une simplicité déconcertante. Au bout de quelques minutes, il vous a mis complètement à l’aise. C’est lui, pratiquement, qui mène l’interview ; refusant de se laisser entraîner dans une quelconque théorie, il va droit à la simplicité, à l’essentiel. « Vous savez, je ne suis pas un homme mystérieux », me dit-il avec malice. Lorsqu’il réfléchit, cherche ses mots (il parle français, mais pense en anglais), ses yeux clairs, pâlis encore par l’expérience, sont d’une rare beauté. Une impression d’honnêteté, de probité morale se dégage de cet homme. Il ne faut pas voir ailleurs les raisons d’une permanente jeunesse et d’une intelligence du cinéma aujourd’hui encore renouvelée.Comme je lui parlais de la solidité de facture et de l’actualité de certains de ses films anciens, il me dit : « Quand un film a été fait sérieusement, avec une grande honnêteté, il ne vieillit pas. Par contre, les choses qui ont été faites d’une manière approximative s’effondrent totalement avec les années. » Monsieur Fritz Lang, votre œuvre présente l’intérêt majeur d’avoir passionné trois générations successives de cinéphiles. Il y a eu la période expressionniste, la période américaine, puis à nouveau une période allemande avec Le Tigre du Bengale, le Tombeau hindou et la nouvelle version du Docteur Mabuse. Laquelle de ces périodes compte le plus à vos yeux ?Je ne peux pas parler de périodes. Les films sont ma vie même. Je suis né à Vienne. J’ai reçu une culture allemande et je me suis tout naturellement passionné pour le cinéma. Il y a eu un grand choc pour moi quand M. Hitler est venu. Un jour, j’ai été reçu par le docteur Goebbels, qui m’a proposé de me mettre à la tête de l’industrie cinématographique allemande. Je devais devenir en quelque sorte le cinéaste officiel du régime nazi. Je lui ai répondu que j’étais enchanté de sa proposition. Puis (j’avais un passeport heureusement) je me suis expatrié. J’ai d’abord fait un film en France, Liliom, et je suis parti pour les États-Unis. Le trait qui me caractérise le plus, c’est le désir d’être libre. Non, vraiment, je ne peux pas parler d’une nouvelle période. Ma vie continuait, et mes films sont l’expression la plus directe de ce que j’ai vu, de ce que j’ai appris et ressenti. Pour moi, c’est une ligne ininterrompue. Bien sûr, à Hollywood, il y a eu des hauts et des bas. On a vu dans ce pays des acteurs, par exemple, connaître un immense succès à Broadway, puis ne pas trouver de travail par la suite. C’est normal : c’est l’Amérique. Vous savez, le trait qui me caractérise le plus, c’est le désir d’être libre. Je déteste les contrats. Cela me donne la possibilité de ne pas faire ce que je n’ai pas envie de faire. J’ai horreur d’être enchaîné. Qu’est-ce qui compte le plus dans le sujet de vos films ?Certaines choses m’intéressent parce que ce sont des questions éternelles. Je crois qu’il faut sans cesse combattre le mal (evil) sous toutes ses formes. Il faut combattre même quand l’issue du combat est incertaine. Dans cette perspective, quels sont, selon vous, vos films les plus importants ?M. le Maudit d’abord, puis Les Bourreaux meurent aussi. Est-ce que le mal n’a pas pris pour vous la forme particulière du nazisme ? Je pense naturellement aux Bourreaux meurent aussi.Je crois qu’il faut le dénoncer dès qu’il se présente sous toutes ses formes. Cela peut être le nazisme, une police ou un gouvernement corrompu, des parents qui manifestent une incompréhension envers leurs enfants. Vous êtes revenu à plusieurs reprises sur le sujet du Docteur Mabuse, dont la dernière version sort cette semaine à Paris.Avant tout, c’est le personnage qui m’intéresse : il est l’incarnation du mal, d’une volonté de puissance qui finit par se détruire elle-même. « Le Diabolique Docteur Mabuse » (1960), avec l’acteur suisse Howard Vernon. CEI Incom/Central Cinema Company Film/Criterion Film En Amérique, vous avez abordé un genre tout nouveau pour vous : le western.Je vais vous dire une chose. Vous êtes parisien. Si nous visitons ensemble Paris, il y a certaines choses qui me frapperont, moi, et pas vous, parce que vous y êtes habitué. C’est ce qui s’est passé pour moi avec le western. J’ai vécu six mois pour mon propre plaisir avec les Indiens de l’Arizona, les Indiens Navajo. Quand j’ai fait mon western Les Pionniers de la Western Union, j’ai reçu une lettre d’un groupe d’hommes qui avaient vraiment connu les aventures de l’Ouest. Ils me disaient que le film était parfaitement conforme à leur souvenir. Je pense, en effet, avoir montré les choses telles que ces gens désiraient s’en souvenir. Newsletter Cinéma Tous les mercredis, les recommandations des dernières sorties et l'essentiel de l'actualité cinéma. Le western vous intéresse également sur le plan moral ?Oui, pour sa morale simple. Toutes les morales simples sont importantes pour le succès d’un film, Même chez Shakespeare, les morales sont simples. La lutte des bons contre les méchants est vieille comme le monde, et je pense qu’elle durera encore longtemps… À brûle-pourpoint, Fritz Lang me dit soudain : « Ne me demandez pas si l’homme est bon ou méchant. Je ne vous répondrais pas, parce que je ne le sais pas. » Vous avez abordé également le film policier, avec Règlement de comptes et La Cinquième Victime.À travers le film policier, j’ai cherché plutôt une forme de critique sociale. Règlement de comptes montre des policiers corrompus, et La Cinquième Victime a pour sujet des luttes d’influences à l’intérieur d’un grand journal. Je fais mes films pour un grand public. J’aime le public et je le respecte. Mais je n’accepte pas d’être guidé par ce qu’on me dit du public. À propos de ce dernier film, il me semble que votre jugement sur les personnages est un jugement sévère.Je crois avoir montré les gens comme ils sont. Non ?… À mes débuts, je n’aurais pas cherché à fouiller la psychologie de mes personnages comme je l’ai fait dans La Cinquième Victime. Les circonstances de la vie m’ont appris à voir les choses et les gens avec humilité et compréhension. Que pensez-vous du film Invraisemblable Vérité ?Je ne l’aime pas du tout. Je l’ai fait, il faut bien le dire, parce que j’étais lié par un contrat. Je pense qu’il était impossible de mettre, pendant une heure et demie, le public en présence d’un héros et de lui révéler dans les cinq dernières minutes que c’est un assassin. L’Américaine Nana Bryant dans « Les bourreaux meurent aussi » (1942), d'après un scénario de Bertolt Brecht. Arnold Pressburger Films Vous accordez une grande importance au public ?Je fais mes films pour un grand public. J’aime le public et je le respecte. Mais je n’accepte pas d’être guidé par ce qu’on me dit du public. On me dit quelquefois que le public ne comprendra pas telle ou telle chose. Je refuse de le croire. Le public comprend beaucoup plus de choses qu’on ne le pense généralement. Il n’y a pas de recette infaillible pour mettre en scène et diriger les comédiens. Pouvez-vous me dire comment vous concevez la mise en scène ? Depuis l’expressionnisme, votre style a évolué…Il m’est difficile de vous répondre. Je ne sais pas ce que c’est qu’une mise en scène expressionniste ou une mise en scène non expressionniste. Je fais ma mise en scène comme je la sens. Lorsque j’écris une scène, il m’arrive de fermer les yeux et de voir se dessiner les mouvements, les visages. Les choses prennent vie et les personnages prennent corps dans mon imagination. Il m’arrive alors de me laisser guider par les personnages dans des directions auxquelles je n’avais pas tout d’abord pensé. Je vis longtemps avec mes personnages avant de commencer à tourner. Pour diriger les comédiens, j’ai besoin d’avoir présent à l’esprit le passé des personnages, même si ce passé n’influe pas sur l’action proprement dite du film. J’aide les comédiens en leur décrivant ce passé. De toutes les façons, il n’y a pas de recette infaillible pour mettre en scène et diriger les comédiens. Si une telle recette existait, tous les films seraient bons et auraient du succès. Quels sont les metteurs en scène que vous admirez le plus ?William Wyler, Billy Wilder, Georges Cukor et John Ford. Et en Europe ?Je considère la Dolce Vita de Fellini comme un très grand film. Je pose enfin la question fatidique, celle qui divise profondément les cinéphiles : Le Tigre du Bengale et Le Tombeau hindou doivent-ils être rangés parmi les chefs-d’œuvre de Lang ou, au contraire, s’agit-il de films mineurs ?Je commence à être fatigué par cette question. Le problème était pour moi de réaliser un film à gros budget susceptible d’être exploité dans le monde entier. L’avez-vous réalisé sérieusement ?Oui. D’ailleurs, je ne saurais faire un film avec désinvolture. Je ne vois pas comment on pourrait mener avec désinvolture une entreprise qui dure cinq à six mois et à laquelle on pense tous les jours. Ceux qui disent avoir traité un film avec désinvolture cherchent un alibi, simplement. Quels sont vos projets ?Réaliser un film aux Indes et en Italie, mais il ne m’est pas permis d’en dire plus. J’espère que la reprise dans la saison prochaine des Bourreaux meurent aussi sera un succès. (Fritz Lang à ce moment touche du bois, avec la modestie d’un débutant.) Nous l’espérons aussi et nous en reparlerons. Entretien paru dans le Télérama n° 599 du 9 juillet 1961. 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Fritz Lang, dans “Télérama” en 1961 : “Quand un film a été fait avec une grande honnêteté, il ne vieillit pas”
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