Steven Soderbergh nous offre un savoureux duel entre un vieux peintre mythique (Ian McKellen) et sa jeune assistante (Michaela Coel), un affrontement drôle et cruel où l'art sert de prétexte à un règlement de comptes générationnel…Le résumé• Soderbergh orchestre un duel savoureux entre maître vieillissant, assistante faussaire malgré elle et marché de l’art carnassier.• Ian McKellen jubile en monstre d’ego, face à une Michaela Coel drôle, lucide et drôlissime.• Derrière la comédie, le film ausculte transmission, imposture et valeur réelle d’une œuvre.Lori, 35 ans, vend des sushis dans un food truck. Ça, c’est son boulot alimentaire, car Lori est aussi artiste à part entière – enfin, si les planètes voulaient bien s’aligner… Ce jour-là, elle reçoit un coup de fil d’une ancienne copine de Saint Martins, la prestigieuse école d’art de sa jeunesse, qui veut lui proposer un job.L’idée: servir d’assistante à Julian Sklar (le propre père de la copine) et remettre la main sur une série de toiles mythiques jamais complétées, pour être sûr que l’ancêtre ne les détruise pas avant de passer l’arme à gauche. Remettre la main? demande Lori. Il ne s’agirait pas de terminer le boulot, par hasard, en mode faussaire? Histoire de donner aux toiles une valeur inestimable sur le marché de l’art?Quand Lori sonne au n°5 du très fameux Fitzroy Square, le repaire des (richissimes) artistes londoniens, elle ne s’attend pas à découvrir un amas aussi gigantesque de bric et de broc. Les objets rassemblés autour de lui par des décennies de nombrilisme (et d’art) par un occupant des lieux… invisible.Il se terre au deuxième étage, où il enregistre de petites vidéos (contre quelques centaines de livres), où il donne quelques conseils à de jeunes «would-be» artistes… Quand il découvre Lori, le maître entame immédiatement son insupportable numéro, mélange d’égo dégoulinant, de bons mots, et d’attaques tous azimuts contre le monde en général, et le petit monde de l’art en particulier. Lori sourit. Mais Lori, intérieurement, soupire. Qu’est-elle venue faire dans cette galère ?THE CHRISTOPHERS | Official TrailerC’est ici un film balisé, dans le meilleur sens du terme. Le contrat entre les concepteurs et les spectateurs est clair: on vous présente une situation avec deux personnages que tout oppose (à part leur amour supposé pour l’Art), et on regarde comment ils vont s’étriller, avant de se trouver un terrain d’entente.Ici, c’est le chemin qui compte. Et le chemin aura tout pour plaire: un décor absolument sublime de maison d’artiste en l’état, un autre décor plus large où on se sent chez soi (Londres, dans toute sa gloire), un milieu de requins où on fait semblant de s’aimer sous la houlette d’une force intangible (l’Art), et bien sûr des acteurs fabuleux, au service de personnages bien dessinés.À cela, dans certains cas, on ajoutera l’art, plus délicat, d’une mise en scène qui ne soit pas servilement aux ordres d’un film trop sage, mais qui aille chercher dans les recoins le supplément d’âme – grâce notamment à de nombreux plans-séquences.Michaela Coel ici dans "I May Destroy You" (HBO). ©docMichaela Coel, formidable et drôlissimePour que la sauce prenne pleinement, il fallait bien des talents, et les voici réunis. Outre la star de 86 ans (l’âge du rôle), Ian McKellen (Gandalf, c’était lui – lire l’encadré), et l’autre star à la manœuvre, Steven Soderbergh, palmedorisé dès 1989 (il avait alors 26 ans à peine), rendons hommage à la relativement nouvelle venue Michaela Coel (autrice et interprète de la série "I May Destroy You").Elle est absolument formidable et drôlissime (mais toute en retenue) dans la rôle de la jeune artiste partagée entre l’envie de puiser à la source d’un véritable artiste, et le souci de se préserver face à un monstre imbu et assez dévorant – mais finalement bien sûr attachant, et sincère.Casting de rêve!• Ian McKellen: une vie avant (et après) GandalfIan McKellen n’a jamais décroché d’Oscar (malgré deux nominations), mais le monstre sacré n’a que faire des statuettes. Il est à la fois un incontournable de la scène londonienne, et une icône de la pop culture grâce à son inquiétant Magneto dans la saga "X-Men", et bien sûr à son légendaire Gandalf du "Seigneur des Anneaux".Mais sa plus grande audace reste "Richard III" (1995), chef-d'œuvre où il transpose la pièce de Shakespeare dans une terrifiante dictature fasciste des années 1930, y incarnant un Richard aux accents nazis. Son amour pour l’art dramatique a failli lui être fatal en juin 2024: une violente chute de scène le laisse inconscient alors qu'il jouait Falstaff dans "Player Kings" au West End. Avant de mieux rebondir… ici.Steven Soderbergh, ici au 79ᵉ Festival de Cannes. ©Photo News• Steven Soderbergh: le réalisateur multitâcheIl sait tout faire, le Steven. Après sa palme d’or autour d’une bluette sur le couple ("Sexe Mensonges et Vidéos"), il enchaîne avec quelques succès mondiaux (également de grands films): "Erin Brockovich" avec Julia Roberts en traqueuse de pollueurs, ou "Traffic", saga sur le monde de la drogue.Viendront ensuite les trois opus de sa franchise vegassienne ("Ocean 11" et ses suites), quelques séries très bien senties (dont l’extraordinaire "The Knick" sur les débuts d’un hôpital new-yorkais dans les années 1900), sans jamais abandonner sa passion pour les films noirs ("No Sudden Move", ou le plus récent "Black Bag", avec Michael Fassbender et Cate Blanchett en couple d’espions). Il nous revient avec un film intimiste so british? Parfait! (Sylvestre Sbille)Ian McKellen & Michaela Coel On "The Christophers" & Working With Steven Soderbergh