Filmant ses proches, comme le faisait son père, le cinéaste Renaud Cohen signe une comédie documentaire émouvante sur la paternité, nourri d’altercations jubilatoires. À voir sur France 3 et sur la plateforme France.tv. « Filmer sa famille est compliqué, ne serait-ce que pour caler un plan de travail », confie le réalisateur. Squawk Par Emmanuelle Skyvington Publié le 27 juillet 2026 à 14h59 Comment vivre sa paternité, rester un père moderne sans se laisser dépasser ? Sur ce thème vertigineux, Renaud Cohen signe une comédie documentaire aussi agitée que réjouissante. L’enjeu du film était, selon lui, de « se dire les choses ». Défi largement relevé tant les échanges avec ses deux frères, puis avec Cléo, Vadim et Lénie, ses trois enfants devenus adultes, font mouche. « Tu as de gros soucis… ; tu es complètement névrosé… » : ils ne mâchent pas leurs mots, tout en revenant sur l’amour surprotecteur assorti d’anxiété de leur papa, avançant des arguments subtils et convaincants. Entretien avec le réalisateur de ce « reportage de guerre familiale », selon ses mots. Pour entamer cette réflexion autour de la paternité, vous disposiez d’un précieux matériau : les images en Super 8 tournées par votre propre père durant votre enfance.Il nous a filmés très tôt, mes frères et moi, et pendant longtemps, jusqu’à notre adolescence. Je me souviens de ces moments où il prenait la caméra : ce rituel faisait partie de la fête dès qu’on partait en vacances. Au retour, on regardait les films de l’été sur un écran, et on revoyait aussi ses anciens films — au total, une soixantaine de bobines Super 8 de deux minutes trente. Découvrir la note et la critique “Les pères sont des mères juives comme les autres”, un doc captivant et déboussolant sur la paternité Pourquoi avez-vous repris cette habitude avec vos propres enfants, filmant les anniversaires, le bain, les jeux… ?En réalité, j’ai toujours filmé ma famille : étudiant à la Fémis, j’ai enregistré mes parents à la maison, et suivi mon père dans son cabinet d’avocat. Mais étrangement, j’avais complètement oublié ces petites cassettes tournées au Caméscope, où je m’adresse à mon fils Vadim, et où je demande à fille aînée Cléo de ne pas regarder la télé. En 2012, j’ai réalisé une comédie (Au cas où je n’aurais pas la Palme d’or) qui mettait en scène mes parents à nouveau, et mes trois enfants. Quand ma productrice Juliette Guigon m’a parlé de cette idée de documentaire sur la paternité, j’étais un peu gêné par le côté un peu népotiste du projet. Mais la chaîne a été très enthousiaste, et je me suis lancé. Même quand mes enfants me déstabilisent ou me critiquent, c’est toujours une victoire. Toute la qualité de notre relation repose sur cette sincérité. Dans la première scène, vos frères et vous conduisez la voiture de votre père à la casse. Comment ont-ils adhéré au projet ?Quand mon père est mort, sa vieille Saab a commencé à faire des caprices et à avoir des pannes récurrentes. Symboliquement, l’emmener ensemble à la casse permettait de nous y réunir en échangeant sur la paternité. Mais filmer sa famille, en général, est compliqué, ne serait-ce que pour caler un plan de travail. Mes frères me donnaient leur accord, puis finalement n’étaient plus disponibles. Vos proches ne vous prennent pas pour un vrai professionnel… Or c’est vous qui aurez le final cut. Mais on a parlé des heures, évoqué plein de souvenirs. Et lors d’une projection familiale, mon petit frère a été très ému par le film. Le cœur du film est un face-à-face, intense, avec vos enfants. Imaginiez-vous essuyer ces reproches ?Pour eux, je suis un père assez doux, qui communique. Mais je savais aussi qu’ils avaient des choses à me reprocher. Au début du tournage, je leur ai dit : « S’il n’y a pas de bagarre, il n’y a pas de film. » En gros, « si vous êtes trop gentils, cela ne sera d’aucun intérêt », parce qu’il n’y a pas de cinéma sans conflit. C’est vrai qu’à chaque fois que je recevais un uppercut, j’avais mal, mais c’était bon pour le doc. Depuis, ils m’en veulent un peu : « Tu n’as montré que des moments où on est durs avec toi, m’ont-ils dit. Maintenant, on passe pour des ingrats, des salauds. » Des amis m’ont dit : « Mais là, ils sont trop sévères avec toi ! », comme si je subissais une humiliation. Or c’est exactement le contraire : c’est une fierté — et ma récompense — qu’ils puissent me dire ce qu’ils ont à me dire. Même quand ils me déstabilisent ou me critiquent, c’est toujours une victoire. Toute la qualité de notre relation repose sur cette sincérité. J’ai toujours eu cette place de père anxieux, affectueux, qui se rapproche de l’image forcément cliché de la « mère juive ». Votre fille Cléo démolit, avec des arguments percutants, le concept de “mère juive”. Qu’en pensez-vous ?J’ai toujours eu cette place de père anxieux, affectueux, qui se rapproche de l’image forcément cliché de la « mère juive ». Ce titre, c’est une certaine manière de dire aux pères : « N’ayez pas peur, vous avez le droit d’être des mères. Vous n’êtes pas cantonnés au rôle de l’autorité, qu’est censé représenter le père. » Cléo, elle, déconstruit l’expression « mère juive », que j’utilise, moi, volontairement comme un élément de comédie. Je savais qu’elle allait assassiner ce titre, et je me délectais d’entendre ses arguments. Cette confrontation prouve qu’on a énormément de choses à apprendre de ses enfants, et de tous les jeunes. Ils peuvent nous surprendre et nous aident à prendre la mesure de nos archaïsmes. 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