Le baryton allemand Matthias Goerne chantait mardi à Mascouche, dans le cadre du Festival de Lanaudière, le célèbre cycle Le voyage d’hiver de Franz Schubert. Le maître du Lied a partagé un univers très personnel qui compte beaucoup d’adeptes.Pour que les choses soient claires d’emblée, alors que Matthias Goerne jouit d’une sorte de statut d’icône, ou d’intouchable, et compte d’innombrables groupies, nous reconnaissons son art et son expertise, mais n’avons pas d’affinités particulières avec sa voix. Le timbre légèrement nasillard de Goerne, de même que ses changements de registres, nous irritent plus qu’il nous touchent.Comme nous l’avons souvent dit, dans la critique musicale, la discipline la plus subjective est la critique vocale, car la relation à la voix est assez individuelle. Parmi les « maîtres du Lied », il suffit que Christian Gerhaher ouvre la bouche pour que nous tombions sous le charme. Par opposition, nous nous faisons la réflexion, hier soir, que même si nous connaissions fort bien la discographie de Matthias Goerne pour avoir écouté ses disques, professionnellement, au fil de leurs parutions depuis trois décennies, nous n’en n’avions pas réécouté un seul pour le plaisir, au contraire de ceux de Hans Hotter, Peter Anders, Dietrich Fischer Dieskau, Hermann Prey, Fritz Wunderlich, Christian Gerhaher, Andrè Schuen ou Samuel Hasselhorn, pour citer quelques chanteurs masculins.Phase unDe fait, pendant le premier tiers de ce Voyage d’hier, on pouvait se demander si ce que l’on voyait et entendait tenait du grand art ou de l’illusion. Après avoir pris ses marques dans un Gute Nacht expressivement lissé, Matthias Goerne triturait tout : il y avait à peine une ligne vocale, l’émission provenant de violentes poussées sur la colonne d’air (Die Wetterfahne tenant du boniment et Gefrorne Tränen, nasillard, manquant de ligne). Des éléments fort positifs apparaissent dans Erstarrung, notamment un bas médium d’une richesse et noblesse phénoménales. On n’en restait pas moins étonnés par le côté « puzzle » des moyens, pour un chanteur de 59 ans seulement. Cela dit, aussi, l’histoire nous a enseigné (cf Jon Vickers !) que la décomposition ou la dislocation des moyens vocaux est, pour certains, inhérente aux grands Voyages d’hiver.C’est avec Der Lindenbaum qu’on atteignait le « sommet » de cette entame déconcertante, avec l’utilisation d’une sorte de mi-voix flûtée à laquelle succédait un boniment. Puis, avec Wasserflut et Auf dem Flusse (Lieder VI et VII) arrivaient soudain le contrôle des moyens, des flux et des nuances. Le milieu de cycle voyait Goerne prendre son erre d’aller avec Irrlicht et Rast, qui convenaient aux tessitures qu’il maîtrise le mieux.Arriva Frühlingstraum (XI), une clé de compréhension de cette approche. Frühlingstraum était à même de transformer un regard potentiellement circonspect sur la démarche du chanteur en possible acceptation de sa prestation. Goerne y déployait clairement trois registres. Le léger (« j’ai rêvé d’amour… »), le brutal du contact avec la réalité (« quand les coqs ont chanté mon cœur s’est éveillé ») et le naïf rêveur (« je referme les yeux, mon cœur bat encore »).AccomplissementOn se prenait alors à suivre le combat homérique du conteur / vocaliste qui devenait de plus en plus sobre (chose logique en regard du contenu des textes). Non seulement on ne saurait reprocher à Matthias Goerne de ne pas payer de sa personne, mais il déployait également, sur la seconde partie, un sens très juste du temps, des césures (Die Post), des silences entre les mélodies (Der Wegweiser-Das Wirtshaus).Chose fascinante, alors que dans Täuschung (IX) il est encore question d’illusion, Goerne tournait le dos à toute tentation d’utiliser son registre vocal un peu « chichiteux » du Lindenbaum ou de Frühlingstraum. Et les cinq derniers lieder furent aussi éblouissants que les cinq premiers étaient déconcertants. Der Wegweiser (XX), la mort en face, le voyait comme halluciné dans le dernier paragraphe (et, à bien écouter, il y avait de la ligne vocale et la voix était « focus » !), Das Wirtshaus était abordé sur un registre quasi somnambulique et titubant, avant un ultime Leiermann tout simplement parfait, presque du bout des lèvres, mais d’âme et de chair.Aux côtés du chanteur, Tamara Stefanovich ne cherchait pas à attirer l’attention en rajoutant nuances et finesses : elle cadrait les lieder et accompagnait Goerne dans son théâtre et son voyage. C’était déjà beaucoup.La soirée vécue mardi fut fascinante, puisque l’art du chanteur a été d’amener à son univers des oreilles pas forcément acquises à sa manière. C’est en cela que Goerne est un grand artiste. À l’opposé de la posture d’un Ian Bostridge, qui nous arrive en voulant nous prouver qu’il est plus intelligent que tout le monde et qu’il a tout compris, Goerne nous fait participer à une expérience, un combat avec les éléments, combat qu’il forge en temps réel. Il en a compris bien autant, mais donne l’impression de le redécouvrir.