Derrière la possible entrée dans les ordres d’une jeune fille, le film espagnol "Los domingos" interroge la place que nous donnons à la spiritualité, au mystère, à la foi…Le résumé• Alauda Ruiz de Azúa filme la vocation religieuse d’Ainara comme un choix intime, radical.• Le film oppose foi, liberté et famille, et sème le doute sans trancher, laissant chaque personnage défendre sa vérité.• Derrière l’entrée au couvent, une question plus vaste: qu’est-ce qui peut encore donner sens à une vie?Bougie au sol, quelques verres de bière, chuchotements entre jeunes filles: Ainara est en train de faire une retraite avec ses copines de l’école. Sauf que… le lendemain alors que tout le monde dort, qui se lève aux aurores pour rejoindre l’église vide? Ainara. Seules les nonnes sont là. En cercle, elles chantent, remplissant l’église d’une incroyable présence. Il n’y a qu’elles, et leurs voix. Et Dieu. Et Ainara."J'ai découvert que les choix philosophiques, lorsqu'ils arrivent dans le cadre familial, peuvent devenir une source de conflits."Alauda Ruiz de AzúaRéalisatriceQuelques jours plus tard, rentrée chez elle, Ainara se prépare pour la communion de sa petite sœur. Au repas de famille qui suit la cérémonie, la jeune fille semble absente. Chacun se souvient de ce qu’il ou elle a reçu pour sa propre communion: argent, cadeau. Ainara prend la parole: de sa mère aujourd’hui disparue, elle a reçu cette simple médaille. Depuis, la Vierge veille sur elle, jour et nuit. L’assemblée se tait. Un ange passe.Le lendemain, Ainara est chez sa tante, qui la trouve bien secrète, ces jours-ci. Alors Ainara se livre: elle aimerait retourner au couvent. Mais tu en reviens à peine, s’étonne la tante. Je veux y retourner: j’y fais un discernement. Un discernement, qu’est-ce que c’est, demande la tante? Un discernement de vocation. La tante ne sourit plus: la foi c’est bien, la vocation, c’est autre chose. Mais Ainara a réponse à tout: n’est-ce pas Jésus lui-même qui sème ses désirs dans le cœur des gens?Los Domingos | Official trailer | FR/NL | Cherry Pickers FilmChoix sans retourOù est l’amour? Où, la certitude? La cinéaste Alauda Ruiz de Azúa (lire notre interview ci-dessous) n’a pas choisi le cœur d’une jeune fille désabusée et pleine de questionnements, pour planter sa graine. Elle a choisi Ainara, son milieu bourgeois, catho, lisse et policé. Elle a choisi une jeune femme pausée, sensible, intelligente. Résultat: la subtilité va s’inviter par couche, et la foi, nous bousculer."Dans quelle mesure Ainara est-elle consciente de sa décision? Quelle place occupent sa famille, ses affects, son environnement religieux dans l'émergence de cet appel à 17 ans?"Alauda Ruiz de AzúaRéalisatriceAutour de la nouvelle venue Blanca Soroa, les talents confirmés font merveille, pour des joutes verbales très bien équilibrées, des méandres psychologiques passionnants, le tout dans un écrin visuel où la douceur des teintes et des sons va en fait lentement nous étouffer. Et la dimension physique vient alors titiller le spectateur au moins autant que la dimension philosophique – pour un grand moment de cinéma.Alauda Ruiz de Azúa: "Quand j'étais jeune: une fille de mon entourage est entrée dans les ordres". ©RVLa réalisatrice de "Querer"Avec 13 nominations aux derniers Goya (où il a remporté celui du Meilleur Film), "Los Domingos" est devenu un événement en Espagne. Il a depuis gagné le Prix à San Sebastián (entérinant son caractère éminemment basque), puis l’Antigone d’or au Cinemed de Montpellier. Il faut dire qu’Alauda Ruiz de Azúa n’est plus la première venue: elle a scénarisé et réalisé tous les épisodes d’une des séries phare de 2025, "Querer", sur la banalité des violences sexuelles au sein du couple. Ici, elle pose la question non de la foi, mais du sens: qu’est-ce qui remplira nos vies, désormais? (Sylvestre Sbille)Alauda Ruiz de Azúa a remporté les récompenses suprêmes aux Goya et au festival du film de San Sebastián pour "Los domingos". ©BELGAAlauda Ruiz de Azúa: "Mon film concerne la liberté individuelle"D'où vient l'idée du film?Tout part d'une histoire entendue quand j'étais jeune: une fille de mon entourage est entrée dans un ordre religieux. Je ne suis pas croyante, et je trouvais fascinant qu'une personne de mon âge prenne une décision aussi radicale. J'ai alors commencé à enquêter sur les vocations religieuses chez de très jeunes filles en Espagne.Et j'ai ensuite découvert que ces choix, lorsqu'ils arrivent dans le cadre familial, peuvent devenir une source de conflits. C'est là qu’est né le film: le récit qui permettait d'explorer la tolérance, les préjugés, nos contradictions, mais aussi la manière dont nos liens affectifs influencent nos décisions.Vous ne jugez jamais vos personnages, c’était voulu?J'ai déjà travaillé de cette manière avec la série "Querer", qui abordait les violences sexuelles. J'ai appris à construire un récit en respectant la complexité des personnages, sans chercher à les mettre au service d'une conclusion morale. Ça laisse un espace au spectateur pour se forger son propre regard. Cette approche m'a semblé particulièrement intéressante, parce qu'elle permettait de faire exister différents points de vue, de poser les dilemmes, sans imposer de réponse.Le choix philosophique d'Ainara (Blanca Soroa, au centre) va bouleverser toute sa famille. ©RVLe film parle surtout du droit de choisir sa propre voie…Pour moi, l'un des grands débats que soulève le film concerne la liberté individuelle. Mais il ne s'agit pas seulement de savoir si Ainara a le droit de faire ce choix: ce qui m'intéresse, c'est aussi de comprendre comment cette vocation s'est construite, d'un point de vue humain. Dans quelle mesure est-elle consciente de sa décision? Quelle place occupent sa famille, ses affects, son environnement religieux dans l'émergence de cet appel à 17 ans?Le paradoxe qui me fascine, c'est qu'une personne puisse revendiquer sa liberté en choisissant d'entrer dans un couvent, tout en y renonçant ensuite à travers un vœu d'obéissance. C'est une question très complexe, difficile à juger, qui interroge aussi notre capacité à accepter des choix de vie qui nous dépassent. (Constant Carbonnelle)