Dans le "In" du Festival d'Avignon, qui fête ses 80 ans jusqu'au 26 juillet, "Maldoror" et "Un Procès" étirent le théâtre jusqu’au cinéma. Deux longues traversées où l’image sonde le mal, la vérité et le jugement.Deuxième étape de nos flâneries estivales: Avignon, son festival de théâtre, ses nuits, ses tables et ses détours. Dans la Cour d’honneur du Palais des papes, Julien Gosselin ouvre la 80ᵉ édition du Festival d'Avignon avec un "Maldoror" fleuve, plongée vertigineuse dans la littérature du mal. Au Gymnase du Lycée Aubanel, Christiane Jatahy transforme Ibsen en tribunal contemporain, caméra à l’appui. Autour de ces deux grandes machines scéniques, la ville offre ses respirations: Lee Ufan au Palais des papes, Villeneuve en Scène de l’autre côté du Rhône, un bistrot face à la Fondation Lambert et deux afters pour finir – ou s’achever – en beauté.1. Le Festival d’Avignon, chambre noire du théâtreÉcrasés par la canicule, les comédiens tractent avec moins d’ardeur, cette année, pour attirer le chaland vers les quelque 1.700 pièces que le "In" et le "Off" du Festival d’Avignon proposent jusqu'au 26 juillet. On les suit au rythme traînant d’une vieille chanson de Dalida qui résonne sur les façades de l’avenue de la République, entre la gare et le Palais des papes.Peut-être ont-ils aussi été refroidis par les coupes budgétaires drastiques annoncées dans le secteur culturel, et les scènes en particulier, à la veille de l’ouverture du festival. Une atmosphère pesante qui fait regarder d’un drôle d’œil le spectacle inaugural, dont la débauche de moyens le dispute à la durée: cinq heures trente!Mais dans la relative fraîcheur qui s’installe, à 22 heures, dans la Cour d’honneur du Palais des papes, on est presque soulagés. "Maldoror", de Julien Gosselin, tiendra ses promesses, même s’il faut avouer avoir craqué avant la fin, passé 4 heures du matin...En Backstage à Avignon 2026 : langues et lieux du surtitrage dans “Maldoror”Descente en rappelTout commence par une image saisissante: une descente en rappel dans un puits sans fond dissimulé sous le vaste plateau. Hommage inversé à "Inferno" de Romeo Castellucci, présenté dans cette même Cour en 2008. Chez Gosselin, le corps ne remonte pas à l’assaut de la forteresse papale. Il s’enfonce dans ses profondeurs, à l’image des pulsions abyssales qu’il s’apprête à explorer."Ma poésie ne consistera qu’à attaquer, par tous les moyens, l’homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n’aurait pas dû engendrer une pareille vermine."Lautréamont"Maldoror" traverse cette zone trouble où la création artistique jouxte la pulsion de mort. Dix ans après "2666", Gosselin retrouve le poète chilien engagé Roberto Bolaño et fait dialoguer deux de ses livres – "Étoile distante" et "La Littérature nazie en Amérique" – avec "Les Chants de Maldoror", de Lautréamont, résolu à "attaquer, par tous les moyens, l’homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n’aurait pas dû engendrer une pareille vermine".Julien Gosselin, director de l'Odéon, à Paris, a ouvert le 80e Festival d'Avignon avec "Maldoror". ©AFPPour explorer la littérature du mal, Gosselin déploie un dispositif très ambitieux: caméras en direct, écrans géants, cadres mobiles, gros plans, corps exposés à la fatigue, public invité à monter sur scène, musique électro mixée en temps réel. Le cinéma apporte l’immersion, le théâtre l’incarnation, la littérature la profondeur. Le tout porté par une distribution de jeunes comédiens polyglottes complètement habités – formidables Victoria Quesnel, Guillaume Bachelé, Jeanne Louis-Calixte, entre autres. ©Christophe Raynaud de LageOn se croirait revenus dans le Chili d’Allende, hanté par les fantômes des nazis réfugiés en Amérique latine, puis au cœur du coup d’État de Pinochet, en 1973, quand les pulsions meurtrières s’infiltrent dans une jeunesse qui rêvait d’Europe et de démocratie. L’enquête menée vingt ans plus tard sur un auteur-tueur en série se dédouble, à intervalles réguliers, dans une fiction désopilante et nauséeuse, peuplée de rats traquant… un tueur de rats.Lors de la seconde partie, le public descend sur scène et circule entre les décors, les comédiens, les cadreurs et les techniciens. Aux premières loges pour voir la fiction se fabriquer en temps réel. C’est là que Gosselin se montre le plus fort: quand la convention théâtrale s’efface complètement dans l’effervescence du plateau. ©Christophe Raynaud de Lage / Festival d'AvignonWagner Moura, ennemi du peupleAu Gymnase du Lycée Aubanel, la metteuse en scène brésilienne Christiane Jatahy (plébiscitée au Théâtre National notamment pour "Le Présent qui déborde") intègre elle aussi les procédés du cinéma dans "Un Procès", réécriture personnelle d’"Un ennemi du peuple", d’Ibsen, transposée dans une époque où le jugement se fabrique sur les réseaux sociaux à coups d’émotions, d’opinions tranchées et de fake news.Chez Jatahy, le cinéma produit des preuves: vidéos personnelles, visio, archives, caméra braquée sur les jurés. Le théâtre devient un espace de délibération publique, où des spectateurs sont amenés à juger le médecin Thomas Stockmann, livré à la vindicte populaire pour avoir révélé la pollution des eaux d’une station thermale. Son frère, maire de la ville, l’accuse de mettre l’économie locale en péril et d’être un "ennemi du peuple".Santé ou profit? Vérité scientifique ou croyances? Bien commun ou survie d’une ville dépendante de ses curistes? Le dispositif frappe juste, même si le camp adverse paraît hélas trop grossièrement manipulateur pour troubler vraiment. À l’issue d'une représentation de près de trois heures, trois jurés sur onze ont pourtant désigné Stockmann comme "ennemi du peuple", à la surprise générale, et visiblement de Jatahy elle-même…On avait spontanément pris fait et cause pour le lanceur d’alerte, incarné par un Wagner Moura incandescent. Mondialement célèbre pour son rôle de Pablo Escobar dans la série "Narcos", le comédien revenait au théâtre après seize ans. Peut-être qu'aux yeux de certains était-il, lui aussi, poussé par des pulsions inavouables.2. Le resto: des os et du gigot au Béou d'AvignonEn Avignon, on file au Béou, juste en face de la Fondation Lambert, dont on ne manquera pas la superbe collection d’art contemporain – ne serait-ce que pour tomber sur la série de lithographies "Anatomy" de Basquiat, inventaire désopilant des os du corps humain.Sans transition, attablons-nous dans la cour verdoyante du Béou ("beau" en provençal) en attendant sa cuisine de brasserie méditerranéenne. On y a débuté par un velouté froid de courgette, sauge, citron confit et focaccia, où la brousse, fromage de lactosérum recuit et fouetté, apportait une légèreté plus fine qu’une crème aigre ou une bufala (12 euros).Puis gigot d’agneau cuit douze heures, effiloché comme une joue, avec son jus réduit bien corsé et un jeu des contraires qui fonctionne bien entre des pêches rôties et une compotée d’olives noires (26 euros). Pour accompagner le tout, un vin orange nature joue à la fois la minéralité d’un blanc et les tanins d’un rouge. Et, de fait, "Sousle manteau", du Domaine des Amiel, tenait très bien l’entrée comme la viande. Rien à redire.Dans le cour du Béou, en Avignon. ©Sara Olivier3. Festival Villeneuve en Scène, à Villeneuve lez AvignonDe l’autre côté du Rhône, Villeneuve en Scène se présente comme le "jardin du Festival d’Avignon": chapiteaux, roulottes, verdure, fraîcheur de l’eau et autre rythme. On y croise théâtre nomade, cirque, danse, musique, arts de la rue et cirque d’auteur, comme "Terces", de Johann Le Guillerm, sorte de Léonard de Vinci de la piste, fasciné par les machines aux équilibres impossibles."Mon Frère", de François Gremaud, en donne le versant le plus bouleversant: son frère Christian, sourd de naissance, signe son parcours du combattant dans un monde pensé pour les entendants. Un spectacle émouvant, d’une rare justesse, etune œuvre utile.4. Lee Ufan au Palais des papesLe Palais des papes accueille "Relatum" de Lee Ufan, figure majeure de l’art coréen contemporain. Dans la Grande Chapelle, l’artiste déploie une mer d’ardoise de 60 tonnes, qui répond aux voûtes gothiques par un même vertige: l’écoulement du temps et l’éternité. Plus loin, pigments, inox, pierre brute et vide prolongent cette méditation entre brièveté de la vie et infini de l’univers. Sublime!"Slates" de Lee Ufan: 60 tonnes de plaques d'ardoises à même le sol du Palais des papes. ©David Giancatarina5. L'Insolite: la fête en Avignon au Délirium et au Village du OffLe Délirium! Rien que le nom annonce le programme, signalé par une simple plaque anodine à côté de la porte d’un ancien immeuble industriel. Une fois à l’intérieur, on part à l’assaut d’une volée d’escaliers et l’on se sent très vite avec vingt ans de moins (ou de plus, pour les plus lucides) en s’entrechoquant à la marée humaine de ce qu’Avignon compte de jeunes branchés, d’artistes underground, de comédiens en relâche, de touristes égarés et d’habitués.En vingt ans, le lieu a vu passer sur sa scène Misia, Louis Winsberg, Rona Hartner, Marc Ducret Trio, Juan Carmona, Raoul Petite ou encore Sarah Quintana. Des concerts qui s’étirent parfois jusqu’à deux heures du matin avant que des DJ ne prennent le relais jusqu’au bout de la nuit.Quinze avec le Galactica Band "Never knew love like this before" au Délirium AvignonÀ vrai dire, le Délirium n’est pas vraiment une boîte, pas seulement un bar, pas tout à fait un cabaret. Plutôt un salon culturel nocturne, associatif, un peu foutraque, qui s’allume chaque nuit d’été pendant le Festival d’Avignon, puis certains soirs d’hiver, quand la ville a recouvré son calme habituel.Un autre soir, on pourra tout aussi bien opter pour l’ambiance électrique du Village du Off, à 100 mètres, de l’autre côté de la rue de la République – attention, la carte du Festival Off est parfois exigée à l’entrée. Un double after culturel pour achever son parcours théâtral ou… s’achever tout court.Nos flâneries estivales continuent...25/07/26 Berlin, avec les 50 ans de la célèbre galerie Nordenhake (Stockholm, Berlin, Mexico City)01/08/26 La région du Centre autour des nouvelles expos du Grand-Hornu08/08/26 Architectures contemporaines dans les vignobles allemands14/08/26 Les Ardennes, autour du festival Cabaret Vert de Charelville-Mézière."France. Nice" (2015) de Martin Parr, à la Villa Carmignac, sur l'île de Porquerolles. ©Martin Parr/MAGNUM PHOTOS
Flâneries estivales: 5 bonnes raisons d'aller en Avignon
Dans le "In" du Festival d'Avignon, qui fête ses 80 ans jusqu'au 26 juillet, "Maldoror" et "Un Procès" étirent le théâtre jusqu’au cinéma. Deux longues traversées où l’image sonde le mal, la vérité et le jugement.














