La question qu'on n'ose pas poser à voix haute

Il est 22 h 40 un mardi soir, je viens de fermer un ADR — le soixante-quatorzième de ce dispositif, écrit consciencieusement, daté, croisé avec sa migration, son test de contrat et le commit qui l'a déclenché. Et la question monte, comme elle monte toujours à cette heure-là quand on code seul depuis dix heures : pour qui je viens d'écrire ça. Pas de chef tech à convaincre, pas de PR review qui va l'attraper, pas de repreneur hypothétique à rassurer, pas de comité d'archi à briefer le lendemain. Juste le fichier, juste moi, juste le doute.

C'est la question d'un dev solo à 70 jours de pratique sérieuse. Elle a une réponse honnête, et cette réponse n'est ni « ça paiera quand tu vendras » ni « ça paiera quand tu embaucheras ». Ces deux ROIs-là appartiennent à d'autres trajectoires. Le ROI du dev solo qui documente, c'est un ROI qu'il s'achète à lui-même — différé, intangible par moments, mais matériellement chiffrable si on s'oblige à le mesurer en première personne. Voici la mienne, sur 74 ADR et 18 règles de doctrine accumulés en 70 jours, sans aucun observateur extérieur pour valider la grille.

La fausse économie du « je m'en souviens »

Premier piège, celui qui m'a coûté trois semaines avant que je n'en tire la leçon. Le dev solo croit qu'il n'a pas besoin d'écrire ce qu'il a décidé parce qu'il l'a décidé lui-même — sa mémoire vaut bien un ADR. C'est faux à 14 jours, et c'est systématiquement faux à six semaines. Pas parce que la mémoire générale fait défaut, mais parce que la mémoire technique a une forme particulière qui trompe : on se souvient parfaitement qu'on a tranché, on ne se souvient plus pourquoi on a tranché ainsi.