Vincent GeorisJournaliste, Europe et International08 juillet 2026Aujourd'hui à 19:40Sous pression américaine, les Européens ont trouvé les milliards pour se réarmer. Le défi commence maintenant: reconstruire une industrie capable de transformer ces dépenses en capacités militaires.Le sommet de l'Otan d'Ankara marque sans doute un tournant plus profond qu'il n'y paraît pour l'avenir du continent. Les Alliés n'y ont pas seulement confirmé leur réarmement face à la menace russe. Ils ont acté une mutation plus large de l'Alliance: l'Europe est prête à assumer une part plus importante de sa propre sécurité, tandis que Donald Trump redéfinit l'Otan comme une relation d'affaires, alors qu'elle était dans l'esprit de ses fondateurs une communauté politique.Sur le premier point, les Européens ne pourront plus être accusés d'inaction. Les dépenses militaires progressent à un rythme inédit depuis la fin de la Guerre froide. Même la Belgique, longtemps symbole du sous-investissement militaire, revendique une hausse de 60% de son budget de défense en un an.Le rééquilibrage du partage de la charge entre l'Europe et les États-Unis est engagé. Pas seulement pour "satisfaire Donald Trump", comme l'ont rappelé plusieurs dirigeants européens, mais parce que le retour de la guerre en Europe impose un changement de doctrine.Pourtant, le Président américain est parvenu à transformer ce succès collectif en démonstration de sa propre influence. En multipliant les attaques contre certains alliés, en menaçant l'Espagne de représailles commerciales, et en éclipsant le sommet par ses déclarations sur l'Iran, il confirme sa vision profondément transactionnelle de l'Alliance.Sous sa présidence, la solidarité devient conditionnelle, mesurée à l'aune des dépenses militaires et des contrats industriels. L'Otan n'est plus seulement une organisation de sécurité, elle devient aussi un grand marché.C'est là que surgit le paradoxe d'Ankara. Les gouvernements annoncent des centaines de milliards d'euros d'investissements supplémentaires et une accélération inédite des commandes. Mais l'industrie de la défense n'est pas prête à absorber un tel choc.Capacités de production insuffisantes, pénuries de composants critiques, chaînes d'approvisionnement fragiles, manque d'ingénieurs et de main-d'œuvre qualifiée: après des décennies de sous-investissement, l'appareil industriel européen peine à changer d'échelle.Le véritable test commence. Pendant des années, le débat portait sur la volonté politique de réarmer. Ce débat est, en grande partie, tranché. Les budgets sont là, les engagements aussi. La question est de savoir si les démocraties occidentales sauront transformer ces promesses en capacités militaires réelles.Car, dans une économie de guerre, les milliards ne suffisent pas. Encore faut-il disposer des usines, des chaînes d'approvisionnement et des travailleurs capables de les convertir en armes. C'est sur ce terrain, bien plus que dans les déclarations des chefs d'État, que se joue la crédibilité de l'Otan.