Pour le grand public, le Festival d’Avignon offre la possibilité de voir dans une même ville des centaines de spectacles différents en parcourant les rues pavées de la « cité des papes ». Mais pour les professionnels du théâtre francophone, le festival est avant tout un rendez-vous incontournable qui détermine le sort et la longévité de productions théâtrales. C’est l’occasion de faire jouer sa pièce dans l’une des centaines de salles de théâtre temporaires qui fleurissent dans la ville pour la montrer à d’éventuels diffuseurs.« Chaque fois qu’on y va, il y a au moins une centaine de distributeurs qui viennent voir notre spectacle », souligne Marie-Hélène D’Amours, directrice générale et artistique de la compagnie circassienne Le Gros Orteil. Cette année, elle présente pour la troisième fois au festival son spectacle Le bibliothécaire, un seul en scène entremêlant jeu clownesque et performances physiques destiné à un public de 5 à 12 ans. Ses deux premières venues à Avignon lui ont permis de jouer une centaine de fois en France.
« Avignon, c’est la clef de voûte d’une tournée en France », explique la productrice. « Encore plus que les Québécois, les Français n’achètent jamais un spectacle avant de l’avoir vu », explique-t-elle.« Pour attirer de nouveaux spectateurs, on fait des déambulations chaque jour dans la ville ; l’artiste incarne son personnage et fait des blagues pour attirer l’attention, et moi je distribue des [prospectus] derrière », raconte-t-elle. « Ça nous aide à remplir les salles, à nous faire un peu connaître et à éponger les coûts. »« Bon an mal an, ça fait 10 ans qu’on vient chaque année », explique Joachim Tanguay, codirecteur du Théâtre Bluff, l’une des plus importantes compagnies de théâtre jeunes publics au Québec. Même quand on ne présente pas de pièce, le Festival d’Avignon est l’occasion de rencontrer les professionnels du secteur en France, en assistant à des pièces ou tout simplement autour d’un café.Cette année à Avignon, le Théâtre Bluff présentera pour la première fois les ébauches d’une production en cours, sans titre pour le moment, devant des professionnels. « On aimerait bien la voir tourner en France », espère Joachim Tanguay. « Et dans le milieu du théâtre, tout se joue deux, trois ans à l’avance. »Expertise québécoiseSi le spectacle québécois s’exporte plutôt bien en France, c’est particulièrement le cas du spectacle à destination des jeunes. « Dans le milieu du théâtre, en France, il y a un certain dédain à l’égard du théâtre jeunes publics », dit avec regret Olivier Letellier, directeur artistique des Tréteaux de France, une importante compagnie publique de théâtre spécialisée dans ce créneau.« Comme c’est un public qui ne vote pas et qui n’a pas d’argent à dépenser, les politiques culturelles ont longtemps laissé les jeunes de côté », affirme celui qui est à la fois diffuseur et producteur. « Au Québec, au contraire, on sent depuis longtemps une ouverture à écrire spécifiquement pour les jeunes. »« On fait régulièrement affaire avec des compagnies québécoises, qui ont une excellente réputation dans le milieu », indique Gregory Vandaël, directeur du théâtre Le Grand Bleu de Lille, l’un des plus grands consacrés aux jeunes publics dans l’Hexagone. « Les Québécois ont toujours été précurseurs en matière de théâtre pour les jeunes, à travers des écritures contemporaines très inventives et une place importante accordée à l’imaginaire », explique-t-il, en évoquant des auteurs comme Simon Boulerice, Marie-Ève Huot et, surtout, Suzanne Lebeau. « C’est en particulier vrai pour le théâtre à destination des adolescents. »« Les Québécois abordent avec beaucoup de sensibilité des problématiques importantes pour les adolescents, comme le mal-être, la psychologie ou le genre », souligne-t-il.« Le théâtre pour adolescents a vraiment pris de l’essor au Québec dans les années 1990, alors qu’en France, ça a pris un peu plus de temps », raconte Mario Borgès, codirecteur du Théâtre Bluff, l’une des compagnies qui ont contribué à cet essor à l’époque. « Pendant quelques années, donc, il y a eu une période où nos spectacles ont commencé à beaucoup tourner en Europe comme on détenait une certaine expertise. »« Nous, on a commencé à être assez connus en France quand Wajdi Mouawad a fait avec nous Assoiffés », explique Sylvain Scott, le directeur du Théâtre Le Clou, un autre établissement historique du théâtre pour adolescents. « Ça a validé l’idée d’un théâtre pour ados mais significatif, pertinent, avec du contenu… Du vrai théâtre, pas juste une pièce avec un message évident. »













