Le documentaire “La Retirada”, diffusé dimanche 5 juillet sur France 5, retrace l’âpre destin de républicains parqués en France à partir de 1939. Camille Ménager a notamment eu accès au Journal d’un photoreporter interné à Argelès puis à Bram, et à celui d’une femme internée à Couiza. Entretien. Dans le camp de Bram (Aude), où il était interné, le photoreporter espagnol Agustí Centelles avait monté un labo photo. Ici, un de ses clichés (date exacte inconnue). Photo Agustí Centelles/Ministère de la culture d'Espagne/CHDM/FTV Par François Ekchajzer Publié le 05 juillet 2026 à 13h00 À la chute de Barcelone, tombée entre les mains des insurgés franquistes en janvier 1939, près de cinq cent mille hommes, femmes et enfants fuient l’Espagne. Cinq cent mille vies poussées à l’exil par les ennemis de la République et reçues sur le territoire français dans des conditions indignes. Pour retracer cet « exode d’un peuple », Camille Ménager a choisi de se concentrer sur le destin individuel de plusieurs exilés. La Retirada s’attache plus particulièrement à l’un d’entre eux, interné au camp d’Argelès-sur-Mer (Pyrénées-Orientales), puis au camp de Bram (Aude), et dont le parcours éclaire le destin collectif des réfugiés de la guerre civile espagnole. Pourquoi avoir placé le photoreporter Agustí Centelles au centre de ce documentaire, qui n’a pourtant rien d’un portrait ?Centelles se distingue en livrant sur l’histoire qu’il traverse un témoignage non seulement visuel mais également écrit, par le biais d’un Journal. Il n’est pas écrivain — ses phrases sont très factuelles — mais l’exil l’a tant abattu qu’il n’a pas pu, pendant un temps, utiliser son Leica. Du fait de ce double regard, Agustí Centelles a naturellement pris une grande place dans le film. Jusqu’à cette interview qu’il a donnée à la télévision espagnole en 1979 et qui, nous le montrant âgé, le rapproche de nous. C’est aussi pour induire de la proximité que j’ai filmé son fils Sergi dans la maison de son père, ouvrant le tiroir dans lequel il a découvert après la mort de celui-ci les deux cahiers de ce fameux Journal qui lui est dédié, et dont il n’avait pourtant pas connaissance. À lire aussi : Franco, cinquante ans après : le difficile travail de mémoire en Espagne, raconté dans de remarquables documentaires Où avez-vous trouvé les photos de Centelles ?Ses deux fils les ont confiées aux archives de la guerre civile de Salamanque. Elles avaient été conservées en France jusqu’à la mort de Franco [en 1975, ndlr], dans une valise, par la famille de Carcassonne qui avait hébergé Centelles à sa sortie des camps. Pour mes recherches, il m’a fallu me rendre en Espagne. Aller au contact des images plutôt que cliquer sur un site Internet m’a permis de m’investir pleinement dans l’élaboration du film. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai voulu rencontrer Sergi. Lui ne parlant pas français, et moi pas espagnol, nous avons échangé avec les mains et utilisé Google traduction. Son fils est tout de même allé chercher une amie de la famille : une Française habitant à trois pâtés de maisons. Il s’est alors passé quelque chose d’incroyable. Elle m’a confié un livre qu’elle avait écrit sur son propre père : Ferran Pujol. Lui et son frère Salvador, que j’ai par la suite reconnus sur de nombreuses photos de Centelles, avaient partagé son exil, et monté avec lui un petit labo photo dans le camp de Bram pour tirer des portraits. Ainsi, c’est parce que je suis allée rencontrer Sergi à Barcelone que les frères Pujol ont été intégrés dans le film. Outre les frères Pujol, on y fait la connaissance d’une certaine Elisa Roverta.Je tenais à un témoignage de femme, sans tomber dans le stéréotype de la mère portant son enfant, les pieds nus dans la neige. La conseillère historique Geneviève Dreyfus-Armand m’a parlé d’exilées qui avaient raconté après-coup leur expérience, mais je tenais à un témoignage écrit au moment des faits et il en existe très peu. J’ai fini par découvrir le Journal qu’a tenu Elisa Roverta dans le camp de Couiza (Aude). Contrairement à Centelles, elle a du style et son texte est très fort. Elle est également bien plus politisée. Après la guerre, elle s’est fait connaître comme sculptrice. Ses dessins sont très beaux. Cette femme croise d’ailleurs la route de Centelles.C’est fou, non ? À la lecture de son Journal, le nom de Centelles m’a accroché l’œil, mais il désignait un village catalan au nord de Barcelone. C’est seulement après avoir quitté le camp de Couiza qu’elle a fait la connaissance d’Agustí, à Carcassonne. Il a été employé dans une boutique de photo où elle retouchait des négatifs. Découvrir qu’ils avaient travaillé ensemble m’a ravie, comme de découvrir la persistance des liens tissés pendant la Retirada. Aujourd’hui encore, des enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants d’exilés partagent cette histoire. Lors de l’échange qui a suivi la projection de mon film à Pessac, près de Bordeaux, où se trouvent de nombreux descendants d’exilés espagnols, des spectateurs se sont mis à évoquer avec émotion leur grand-père, leur grand-mère. Il y a toujours quelque chose de très fort dans ce partage autour d’un passé qui les lie. La Retirada ou l’exode d’un peuple, documentaire de Camille Ménager (France, 2026), 60 mn, dimanche 5 juillet, à 22h55, sur France 5 et sur France.tv. Découvrir la note et la critique “La Retirada, ou l’exode d’un peuple” : un doc éloquent sur des opposants au franquisme traités en France comme des parias Télévision France 5 Guerre d'Espagne Histoire Documentaire Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus
“Des petits-enfants d’exilés partagent encore cette histoire” : plongée dans l’histoire personnelle d’Espagnols qui ont fui le franquisme
Le documentaire “La Retirada”, diffusé dimanche 5 juillet sur France 5, retrace l’âpre destin de républicains parqués en France à partir de 1939. Camille Ménager a notamment eu accès au Journal d’un photoreporter interné à Argelès puis à Bram, et à celui d’une femme internée à Couiza. Entretien.











