Sur France 3, le documentaire “La Recluse de Saint-Flour, contre-enquête” livre un passionnant travail d’investigation sur l’histoire d’Esther Albouy, tondue à la Libération, puis recluse en famille quarante ans durant. Le 20 octobre 1983, le GIGN libère la recluse, hébétée, ainsi que son frère Hubert. Capture d'écran France Télévisions Par Juliette Bénabent Publié le 08 juin 2026 à 13h00 Le 20 octobre 1983, le GIGN défonce une bâtisse délabrée dans une petite ville auvergnate. En sortent un homme à moitié nu, puis une femme hagarde, en haillons. Personne ne l’a vue depuis des dizaines d’années. Esther Albouy, 60 ans, vivait recluse dans la demeure familiale depuis près de quarante ans avec ses frères, dont l’un est mort depuis trois ans, momifié dans la maison. Paris Match, la presse locale et même des journaux étrangers se font l’écho de cette intervention spectaculaire. Ils racontent l’histoire d’une jeune fille tondue à la Libération pour des raisons assez floues, puis enfermée par ses parents, rejointe par ses deux frères, armés et fous, dans une maison dont tout le village s’est tenu éloigné… Si ce scénario est (à peu près) exact, le documentaire d’Emmanuel Blanchard, coécrit avec l’historien Grégoire Kauffmann 1, opère la « contre-enquête » promise par le titre, et livre un récit passionnant. Auteur, notamment, d’Hôtel de Bretagne (éd. Flammarion, 2020), sur les zones d’ombre de l’épuration à Quimperlé, Grégoire Kauffmann raconte : « Je suis tombé sur cette histoire en me documentant sur l’épuration et les violences alors faites aux femmes. Esther Albouy était mentionnée comme un exemple extrême des conséquences des tontes de 1944. » Décidé à en faire un livre, l’historien se met en quête de documents. Et en découvre, au-delà de ses espoirs. Aux archives départementales du Cantal, plusieurs boîtes contiennent les détails de l’emploi aux PTT de la jeune Esther, de ses altercations avec ses collègues, des dénonciations dont elle a fait l’objet, de sa détention en 1944. Les sœurs carmélites (voisines et propriétaires de la maison des Albouy) confient à Grégoire Kauffmann leurs documents et correspondance avec leurs inquiétants locataires, puis les autorités, pour les expulser. Vue de Saint-Flour avec, au centre, la maison au toit rouge, demeure familiale des Albouy. La Générale de production À Saint-Flour, « traumatisée » par cet épisode, les témoins parlent. Le garagiste installé sur le site de l’ancien hôtel où furent détenus les résistants fusillés par les SS en juin 1944 ; une sœur du Carmel ; un nonagénaire à la mémoire phénoménale, décédé depuis, « le seul à avoir vu Esther avant la tonte et la réclusion ». Sans oublier Philippe Mignaval, écrivain du cru qui partage toute sa documentation, le photographe du village et des journalistes, dont celui qui fit en 2003 la découverte qui clôt le film de manière ahurissante… « La matière était tellement riche qu’avec Emmanuel Blanchard 2, nous nous sommes lancés. » Les découvertes se succèdent, et les révélations dépassent ce à quoi s’attendaient les auteurs — et le spectateur au début du film. « C’était une enquête-pari, qui s’est poursuivie et enrichie au-delà de Saint-Flour, à Clermont-Ferrand, à Saint-Privat… », explique Emmanuel Blanchard. À travers la figure d’Esther Albouy émergent, à la manière de cercles concentriques, des histoires bien plus vastes. D’abord, le portrait d’une petite ville pendant la guerre : « Saint-Flour, sous-préfecture très religieuse et pétainiste, avec sa galerie de personnages plus ou moins résistants ou collabos, précise Kauffmann. Ses maquisards, sur lesquels s’abat à la toute fin de la guerre une répression sanglante. Puis la Libération et le spasme des violences dont les femmes sont les premières victimes, lorsque les hommes défaits, humiliés, se réapproprient leurs droits. » Serait-ce Esther Albouy, figurante sur le tournage de “Voyage surprise”, de Pierre Prévert, en 1946 ? La Générale de production Plus tard, l’intervention du GIGN sidère (brièvement) la population, dans cette France des années 1980 qui instruit le procès de Klaus Barbie (arrêté en 1983), a découvert Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophuls (1971), questionne Le Syndrome de Vichy (ouvrage d’Henry Rousso, paru en 1988). « La découverte d’Esther contribue au changement de regard sur les femmes tondues à la Libération, poursuit Grégoire Kauffmann. Au moment où ce passé refoulé s’invite dans le débat public, elle incarne la victime absolue. » Au fil d’une enquête minutieuse, malgré les portes restées fermées (la famille de la sœur d’Esther, l’association qui l’a prise en charge à la fin de sa vie), et grâce aussi aux subtiles et poétiques illustrations de Valentine Cuny-Le Callet, Emmanuel Blanchard et Grégoire Kauffmann dessinent un portrait incroyablement documenté, qui dépasse les sévices de l’épuration et illustre une panoplie de violences dont seule une femme peut avoir été la victime. « Ce film portait sur l’Occupation et la mémoire de l’épuration, résume Emmanuel Blanchard, et peu à peu il s’est mué aussi en réhabilitation de cette femme touchante qu’était Esther Albouy, et en hommage à son destin poignant. » La Recluse de Saint-Flour, contre-enquête, lundi 8 juin, à 22h50, sur France 3. Lire notre critique “La Recluse de Saint-Flour, contre-enquête” : une traversée du XXe siècle et de ses zones d’ombre 1 Son prochain livre, La Recluse de Saint-Flour, paraîtra en septembre (éd. Flammarion).2 C’est le quatrième film qu’ils réalisent ensemble, après deux films sur le FNet un sur l’après-guerre. Télévision Arte et Arte.tv Documentaire Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus
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