Cet article vous est offert Pour lire gratuitement cet article réservé aux abonnés, connectez-vous Se connecter Vous n'êtes pas inscrit sur Le Monde ? Inscrivez-vous gratuitement Le Goût du Monde Le Goût du Monde Le Goût du Monde Est-ce bien raisonnable ? Est-ce bien raisonnable ? Est-ce bien raisonnable ? Chronique Marc Beaugé Magazine Dans la mode comme dans la vie, il convient de connaître les limites à ne pas franchir. Ou alors, en connaissance de cause. Publié aujourd’hui à 10h00 Temps de Lecture 1 min. Au rayon des chaussures d’été, qui fourmille de modèles légers découvrant, au choix, cous-de-pied poilus, orteils approximatifs ou talons calleux, l’espadrille fait actuellement pâle figure. Pendant que la tong ne cesse de monter en gamme, que la mule conquiert la population masculine et que la méduse part à l’assaut de la ville, l’ancestrale chaussure à semelle de corde apparaît en effet ringardisée et délaissée, pour ne pas dire « cancellée ». Comment en sommes-nous arrivés là ? Ne feignons pas l’ignorance. Outre son image subtilement « prout-prout », surtout associée à un pantalon chino étroit rose retroussé aux chevilles, l’espadrille présente, par nature, quelques particularités rendant son adoption périlleuse. L’histoire commence en effet souvent de façon oppressante : la toile de la paire, achetée serrée, vient marquer le cou-de-pied d’une strie horizontale. Et si ce problème disparaît rapidement, d’autres ne manquent jamais de lui succéder. Ainsi, pendant que la corde de la semelle s’abîme et se désintègre, la toile, elle, se détend et s’éclaircit invariablement. Romantisme à l’état pur Et ce n’est pas terminé. A mesure que les jours passent, les frottements entre la toile et les pieds font souvent apparaître rougeurs, irritations, et douleurs diverses, notamment au niveau de l’ongle du gros orteil perçant sous le tissu et s’exposant dès lors à de terribles chocs, sur pieds de lit ou de table. Au faîte de leur gloire, les Nuls résumaient parfaitement la situation : « En espadrilles, on a l’air d’un con, on a des ampoules, (…) en espadrilles, ça pue des pieds… » Au fond, opter pour cette chaussure n’a donc rien de rationnel. C’est peut-être précisément, et paradoxalement, ce qui peut encore la sauver. L’adoption d’une paire d’espadrilles ne relève aujourd’hui ni de l’esthétisme, ni du pragmatisme. Au contraire, c’est de romantisme à l’état pur qu’il s’agit. Concrètement, celui qui la porte fait le choix de valoriser un savoir-faire lointain, né autour du XIVe siècle, et fondé sur le recours à des matières naturelles. Il fait surtout le choix de voir sa trouvaille estivale se désintégrer en direct, à ses pieds et sous ses yeux, à mesure que l’espadrille se transforme, de jour en jour, en une vieille crêpe fatiguée. La démarche mérite au moins le respect. Retrouvez ici toutes les chroniques « Est-ce bien raisonnable de… » Marc Beaugé (Magazine)