On le sait désormais, les intrusions de drones russes dans l'espace aérien européen n'étaient ni aléatoires ni des incidents isolés. Une étude de l'International Institute of Stratégie Studies (IISS) de Londres a révélé le 2 juillet que la Russie a mené, entre fin 2024 et début 2026, une campagne coordonnée de surveillance par drone sur plus d’une douzaine de pays de l’Otan — notamment le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, la Pologne ou encore le Danemark — ainsi que l’Irlande.L'étude, qui pointe que les services de renseignement russes ont agi avec une "impunité considérable" et sans susciter de réponse collective de l'Alliance, recense 144 incidents sur une période d'environ 18 mois. Cette campagne aurait permis à Moscou de "cartographier les failles de la défense aérienne de l'Otan". Plus particulièrement en repérant les zones où les radars et les défenses aériennes seraient mal adaptés à des drones lents, petits et peu coûteux. Cette campagne aurait aussi permis à la Russie de repérer les lieux où il est possible de profiter des cadres juridiques, qui dans plusieurs pays ne permettent pas toujours d'intercepter ou d'abattre ces appareils lorsqu'ils survolent une zone civile.Des installations militaires et nucléaires testées Selon les conclusions de l'IISS, l'opération a probablement été coordonnée par le GRU, le renseignement militaire russe. Une partie des drones aurait été lancée depuis des navires commerciaux russes, notamment des pétroliers de la flotte fantôme opérant en "dark sailing", c’est-à-dire des bateaux qui naviguent discrètement, sans signaler leur position aux systèmes de suivi maritime, en coupant leur transpondeur AIS. Parmi les lieux et installations visées par cette campagne de surveillance, plusieurs installations nucléaires stratégiques, dont RAF Lakenheath (Angleterre), où des armes nucléaires américaines ont été redéployées en juillet 2025, la base de sous-marins nucléaires de l'Île Longue (Finistère), ainsi que les bases aériennes de Kleine-Brogel (Belgique) et Volkel (Pays-Bas), qui stockent des armes nucléaires américaines. Plusieurs incidents liés à cette opération russe ont été plus ou moins médiatisés ces deux dernières années. Fin novembre 2024, des drones ont survolé RAF Lakenheath, RAF Fairford et au moins deux autres bases américaines en Angleterre, possiblement lancés depuis le pétrolier Seasons 1 ou le cargo Hav Dolphin. En septembre 2025, 24 drones avaient aussi pénétré l'espace aérien polonais, certains abattus par l’Otan. Des drones ont contraint à la fermeture de l'aéroport de Copenhague pendant plusieurs heures en septembre 2025, tandis que des chasseurs néerlandais ont été déployés au-dessus de la base de Volkel en décembre. Plus récemment encore, cinq drones avaient été détectés au-dessus de l’Île Longue en décembre 2025, alors que trois navires de la flotte fantôme se trouvaient entre 100 et 200 kilomètres des côtes françaises. Les limites des systèmes de défense contre les drones Pour les auteurs du rapport, cette campagne avait pour objectif de surveiller la dissuasion nucléaire de l'Otan et de tester les délais de réaction des armées européennes, mais aussi de cartographier des chaînes logistiques militaires et des voies d'approvisionnement. Sans oublier la mise en place d'une pression psychologique pour les pays qui ont été survolés. Une technique qualifiée dans le jargon militaire de "reconnaissance par le combat".Selon le journal britannique The Guardian, aucun des drones observés au-dessus des bases aériennes ou sites sensibles n'a d'ailleurs été capturé ou abattu. Une possible illustration de la limite des systèmes de défense aérienne européens, conçus pour lutter contre les intrusions d'avions ou de missiles conventionnels, et non pas contre ces drones lents de petites tailles.L'IISS estime que les incursions ont nettement diminué depuis que plusieurs marines européennes ont commencé à intercepter des navires de la flotte fantôme, comme lorsque la Marine française était montée bord du pétrolier fantôme le Boracay, découvrant à son bord des employés russes. L'institut conclut en recommandant à l'Otan, l’Union européenne et les États membres de revoir en profondeur leurs règles d’engagement et leurs capacités de lutte anti-drones.