Accélérer l'accès à l'espace et repenser la manière dont les satellites rejoignent leur orbite, tel est le pari de PAVE Space. À sa tête, Julie Böhning considère l'espace comme un nouveau continent à explorer et à bâtir, une ambition déjà saluée par le Trophée PERL 2026.Si Julie Böhning a le regard tourné vers l'espace et l'esprit déjà en orbite, la jeune CEO et cofondatrice de PAVE Space garde pourtant les pieds bien ancrés sur Terre. Et pour cause, sa start-up, créée il y a un an et demi, est financée à hauteur de 40 millions de dollars et a reçu au mois de mai le Trophée PERL 2026, qui récompense l'esprit d'entreprise, le potentiel économique et le caractère particulièrement innovant de jeunes sociétés implantées dans la région lausannoise. « Bien sûr, il est important d’être reconnu par ses clientes, clients, et ses collaboratrices et collaborateurs à travers le monde, mais bénéficier d’un soutien régional fort a une valeur particulière. »« Nous développons Lyoba, un véhicule d’environ 20 tonnes capable d’amener des satellites vers leur orbite finale en 24 heures. Actuellement, ces satellites montent “à pied”, avec leur petit moteur électrique, s’amuse-t-elle, ce qui prend entre six mois et un an. Notre idée est partie d’un constat simple : 95% des satellites restent en orbite basse, mais environ 5% doivent aller beaucoup plus loin, par exemple en orbite géostationnaire, située environ 60 fois plus loin. » La solution proposée par PAVE Space consiste à placer Lyoba à l’intérieur d’une fusée partenaire. Les satellites sont fixés dessus et, une fois l’orbite basse atteinte par l’ensemble, son moteur de 45 kN vient les emmener jusqu’à leur destination finale. « Il repose sur le même principe qu’un moteur de fusée classique. Nous allons le tester dès cet automne dans l’ancienne usine de Chavalon, en Valais. »Le moteur de fusée sera testé dans l'ancienne usine de Chavalon © 2026 PAVE SpacePremiers pas incertains à l’EPFLNée en France, Julie Böhning est arrivée en Suisse quand elle avait 7 ans. Sa famille s’est installée en Gruyère. « C’est dans ce canton que j’ai passé mon adolescence et rencontré les copains avec qui je travaille toujours aujourd’hui. » Lorsqu’elle finit l’école obligatoire, elle enchaîne à l’EPFL. « C’était un peu pour suivre les amis, je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire. Je n’étais pas forte en langues, pas forte non plus en bio chimie, il ne restait plus que physique et maths. »Avant de développer un véhicule pour satellites, la petite Julie n’avait pas de grands rêves. « Je me souviens qu’à un moment je voulais être astronaute, mes parents m’ont dit : « pour cela il faut être forte en maths » et j’ai répondu « trop compliqué ». Finalement, j’étais forte en maths, mais je n’ai pas fait astronaute. »« J’ai une sœur cadette qui est en architecture à l’EPFL et, sincèrement, elle est la personne la plus courageuse que je connaisse. Elle a réussi sa première année du premier coup, contrairement à moi qui ai redoublé avec une note à 3,95, d’ailleurs. Elle prend un malin plaisir à me le répéter chaque fois que je la vois. »Ainsi débuta le Gruyère Space Program« Comme j’avais plus de temps dans ma deuxième première année, je me suis intéressée aux associations. Julie et son groupe de copains gruériens n’ont pas pu rejoindre la Rocket Team. À cette époque, l’association n’était pas accessible aux premières années. « Nous avons décidé de créer notre propre groupe en 2018, le GSP, le Gruyère Space Program, sans aucune aide financière de l’EPFL. »Le Gruyère Space Program conçoit tout de A à Z © 2024 EPFLC’est ainsi qu’ils ont commencé à construire des fusées de plus en plus grandes, avant de développer un modèle appelé Colibri, un véhicule particulièrement intéressant, puisqu’il s’agit du premier démonstrateur de fusée réutilisable en Europe. L’équipe l’a conçu de A à Z: le moteur, les algorithmes de contrôle, la structure et les avioniques ont été développés par les cinq étudiantes et étudiants en parallèle de leurs études, afin de démontrer la faisabilité de cette technologie. Ils ont également développé toute la technologie associée au moteur-fusée et mené les essais nécessaires à sa validation.Pour financer le projet, ils sont parvenus à réunir 250 000 francs auprès de sponsors, en sollicitant des entreprises qui les ont soutenus financièrement ou en fournissant du matériel. En 2024, la petite équipe démontre cette technologie et notamment la capacité d’une fusée à atterrir sur « ses pattes », une prouesse qui n’avait encore jamais été réalisée en Europe. « Ce projet a fait pas mal de bruit à l’époque parque que de nombreuses sociétés comme Arianespace ou Lockheed travaillaient sur la même thématique et c’est nous qui sommes arrivés en premier. »Forte de cette réussite, l’équipe gruérienne fonde PAVE Space, la spin-off de l’association. « GSP a été un super apprentissage. Lorsque l’on arrive à l’EPFL après le collège, on se rend compte de tout ce qui est possible. Et cela a été un déclencheur de comprendre que l’on peut faire beaucoup en commençant petit, puis on se prend au jeu et cela grandit sans que l’on s’en rende compte. »Les copains d'école et les nouveaux employés Kenneth J Paul, Lucas Pallez, Lionel Isoz, Taras Pavliv, Julie Böhning, Matthieu Gachet, Mattéo Berthet, Jérémy Marciacq, Simon Both © 2026 EPFL/Alain Herzog - CC-BY-SA 4.0Utiliser l’espace comme un nouveau continent Diplômée en robotique à l’EPFL, aujourd’hui, Julie fait surtout de la finance, des levées de fonds, et du management pour apprendre à structurer l’équipe en forte croissance. « Quand on sort de l’EPFL, on a envie de sauver le monde ; on nous a appris cela pendant 6 ans, autant que cela soit utile », explique la jeune CEO. Avec son équipe, ils ont réfléchi aux enjeux liés à l’énergie et à la durabilité, se demandant comment l’espace pouvait contribuer à répondre à ces défis. Les concepts de centres de données dans l’espace ou encore l’idée d’utiliser l’espace comme un nouveau continent au service de la Terre ont constitué leur point d’ancrage.« On a monté PAVE Space pendant notre Master, deux ans avant de faire voler Colibri. C’était sportif ! J’ai passé beaucoup de temps dans les salons spatiaux à parler à l’écosystème, à des sociétés de la région, comme ClearSpace, Astrocast et SWISSto12 pour apprendre ce qui se fait et créer le business model. »Lyoba, un véhicule d’environ 20 tonnes capable d’amener des satellites vers leur orbite finale en 24 heures © 2026 PAVE SpaceL’équipe est arrivée à la conclusion que la logistique spatiale pouvait jouer un rôle clé. Une démarche qui relève d’une approche top-down : partir des grands objectifs humains et identifier les technologies capables d’y contribuer. Ils se sont alors posé la question suivante: qui pourrait bénéficier de services de logistique spatiale ? «Très rapidement, nous avons identifié trois grands domaines : les télécommunications, la navigation et l’observation de la Terre. Nous avons aussi constaté que les télécommunications représentaient de loin la plus grande part du marché. Nous avons alors identifié les principaux acteurs du secteur, sommes allés les rencontrer et leur avons simplement demandé quels étaient leurs problèmes et leurs besoins. »L’avenir s’écrira dans l’espaceJulie et PAVE Space sont indissociables. « À côté des études, il y avait GSP et maintenant c’est PAVE Space. Il faut savoir foncer et avoir de la passion, sinon ça ne sert à rien. » L’ambition de la start-up va bien au-delà du lancement de satellites. Leur vision est d’ouvrir la voie à ce « nouveau continent » : l’espace comme ressource au service de la Terre. « Aux États-Unis, on parle déjà beaucoup d’utiliser l’espace pour produire de l’énergie, fabriquer des infrastructures ou même exploiter les ressources lunaires. Nous faisons face à d’immenses défis sur Terre et l’idée que l’espace puisse contribuer à certaines solutions me fascine. »À court terme, l’objectif de PAVE est plus concret : permettre aux satellites d’atteindre leur orbite finale beaucoup plus rapidement. « Notre priorité est de développer cette capacité et de livrer nos premiers clients dans les cinq prochaines années. Ensuite, nous pourrons nous attaquer à la génération suivante de projets : les infrastructures spatiales qui accompagneront l’expansion de l’économie dans l’espace. »