Cet article vous est offert Pour lire gratuitement cet article réservé aux abonnés, connectez-vous Se connecter Vous n'êtes pas inscrit sur Le Monde ? Inscrivez-vous gratuitement Débats Débats Débats Justice Justice Justice Tribune Jean-Jacques Urvoas Ancien ministre de la justice La justice a toujours été contestée, mais la nature du reproche a changé, analyse Jean-Jacques Urvoas, dans une tribune au « Monde ». Là où, hier, la critique visait avant tout la décision, c’est désormais l’institution qui est souvent ciblée. Publié le 30 juin 2026 à 17h00, modifié le 30 juin 2026 à 23h29 Temps de Lecture 2 min. Article réservé aux abonnés La justice est devenue l’une des grandes agoras de notre démocratie. Ses jugements structurent désormais le débat public, déclenchent des vagues d’émotions collectives et provoquent finalement des réactions politiques. Il s’y joue des conflits politiques, institutionnels et symboliques d’une intensité telle qu’il importe de comprendre les ressorts. Il faut d’abord partir du simple constat que la justice n’a jamais été autant sollicitée. Loin de résulter d’une transformation de la fonction du juge, puisque ce dernier continue à dire le droit, à trancher les litiges et protéger les libertés, cette centralité nouvelle découle de l’explosion du volume des contentieux. Les juridictions civiles enregistrent ainsi, en moyenne annuelle au cours des dix dernières années, plus de 2 millions de nouvelles affaires, tandis que les parquets reçoivent plus de 4 millions de sollicitations pénales. A cela s’ajoutent près de 300 000 affaires jugées par les juridictions administratives. Dans une société plus individualiste et traversée de conflits multiples, le juge est donc devenu le régulateur de dernier recours. Le XIXe siècle a connu l’épanouissement du Parlement, le XXe celui du pouvoir exécutif, le XXIe sera-t-il le siècle des juges ? Ensuite, comme tout pouvoir, celui-ci a toujours été contesté. Mais la nature du reproche a changé. Là où, hier, le résultat de la décision était critiqué (« ce jugement est injuste »), aujourd’hui, c’est l’institution elle-même qui est souvent visée (« qu’est‑ce qui autorise les juges à agir ainsi ? »). Ce glissement est décisif, car lorsque la contestation quitte le terrain juridique pour s’attaquer à la légitimité, le juge cesse d’être un arbitre pour être présenté comme un acteur partisan. Cette rhétorique, parfois assumée au plus haut niveau politique, installe alors l’idée d’une justice engagée, voire instrumentalisée. Ce basculement ne surgit pas sans raison. Il s’enracine dans cette « si longue défiance » entre deux univers qui coexistent sans réellement se comprendre, comme l’avait magistralement démontré Robert Badinter dans la revue Pouvoirs, en 1995. D’un côté, la légitimité politique procède de l’élection, de l’autre, celle des juges découle de la Constitution. Cette divergence nourrit des visions opposées du rôle du juge. Pour les premiers, il devrait se limiter à être la « bouche de la loi », quand les seconds, estimant que toute décision est nécessairement interprétation, considèrent chaque critique comme une menace pour leur indépendance. Il vous reste 43.35% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.