Elle a elle-même bâti sa mythologie. Au point d’être piégée par sa propre légende ? À Londres, l’exposition “Frida : The making of an icon”, éclaire l’œuvre moderne et radicale de la peintre mexicaine, mise en regard avec les artistes qu’elle a inspirés. « Autoportrait à la robe de velours », 1926. Collection privée Par Virginie Félix Publié le 22 juin 2026 à 10h30 Un Rêve à 54,66 millions de dollars. Le 20 novembre 2025, une vente aux enchères chez Sotheby’s, à New York, ajoutait une page supplémentaire à la légende Frida Kahlo. Faisant d’un de ses fameux autoportraits — Le Rêve (La Chambre), peint en 1940 — le tableau le plus cher jamais réalisé par une femme. Ironique record sur le marché de l’art pour celle qui avait rallié l’idéal communiste et critiquait vertement le capitalisme, dont elle avait observé les excès lors de ses voyages aux États-Unis. Une nouvelle illustration, aussi, de cette « fridamania », qui, plus de soixante-dix ans après sa mort, en 1954, a fait de la peintre mexicaine une star de l’art moderne autant qu’un étendard du féminisme et une icône de la pop culture. C’est cette Frida devenue culte que célèbre la Tate Modern à Londres avec « Frida : The making of an icon ». À travers des œuvres phares, des photos, des objets personnels, et les créations de ceux qu’elle a inspirés, l’exposition veut raconter « une des artistes les plus influentes de tous les temps, phénomène culturel et icône commerciale reconnue internationalement ». À lire aussi : Frida Kahlo bat un record aux enchères avec une œuvre très personnelle Avec ses sourcils en ailes d’oiseau, sa chevelure nattée piquée de fleurs, ses longues robes colorées héritières de la tradition autochtone tehuana, la silhouette de la flamboyante Latino-Américaine est en effet devenue un emblème. Jusqu’à la réduire parfois à ce chromo d’idole, pop et politique. « L’image de Frida Kahlo a été manipulée dans tous les sens jusqu’à l’excès et la caricature, tant sur le plan de l’exotisme de cette “mexicanité” qu’elle revendiquait, que sur le plan de sa liberté sexuelle, regrette Christine Frérot, critique d’art et spécialiste de l’art mexicain à l’EHESS (autrice d’Une passion mélancolique selon Frida Kahlo, éd. Ateliers HD). En dévoyant, dans cette exploitation commerciale, ce qu’elle était aussi : une femme qui souffrait. » Frondeuse, libre et ardente, l’artiste a elle-même contribué à fabriquer son « personnage », et à édifier cette légende. Y participent ces tenues chatoyantes dans lesquelles elle se représentait. « Elle voulait marquer les esprits par son extravagance, sa manière de s’exprimer et par la singularité de son œuvre », observe l’historienne de l’art Julie Crenn. Et ses robes, comme un manifeste taillé dans du coton, sont l’affirmation de sa « mexicanidad » autant qu’une revendication affichée de la lutte des femmes, de leur sororité et de leur indépendance — les Tehuana auxquels elle avait emprunté ces tenues étant une communauté autochtone matriarcale. « Sa modernité réside dans sa capacité à parler d’elle-même dans ses œuvres, sans aucun tabou, dans un contexte et une époque […] assez fermés à cela. » Christine Frérot, critique d’art et spécialiste de l’art mexicain à l’EHESS L’œuvre de Frida Kahlo s’est construite tout entière autour de la mise en scène d’elle-même. D’une intimité aussi intense que blessée, dont elle exorcise les douleurs en les sublimant et les rendant universelles. D’un autoportrait à l’autre — pas moins de cinquante-cinq sur les cent quarante tableaux qu’elle a signés au cours de son existence —, elle nous fait entrer dans sa vie, la suivre pas à pas à travers sa peinture. Son accident et ses séquelles sans fin, ses amours tumultueuses avec Diego Rivera, ses fausses couches, son avortement, son désir de maternité jamais assouvi… « Sa modernité réside dans cette capacité à parler d’elle-même dans ses œuvres, sans aucun tabou, dans un contexte et une époque — le Mexique des années 1930 — assez fermés à cela », relève Christine Frérot. Une modernité dont témoigne sa manière insolemment affranchie de conduire son existence. « C’est une femme qui a toujours fait ce qu’elle a voulu, dans sa vie personnelle comme dans ses choix artistiques. Elle a été portée par le contexte de la révolution mexicaine, poursuit la chercheuse. Après des décennies de dictature, un espace énorme s’ouvrait pour les artistes avec la redécouverte du passé précolombien et du monde indien, qui avaient été longtemps effacés. Jusque-là, à l’Académie des beaux-arts, les modèles étaient des plâtres inspirés de la Renaissance et de l’Antiquité grecque. » « Dream and Premonition », de la Mexicaine Maria Izquierdo (1947). Rocio and Boris Hirmas collection Ralliant le mouvement libérateur, Kahlo escamote d’ailleurs son année de naissance — 1907 — pour y substituer celle de la révolution — 1910. Elle épouse d’autant plus le nouvel idéal de nation métisse qu’elle est elle-même le fruit d’une double culture, née d’un père aux origines allemandes, immigré à Mexico, et d’une mère aux ascendances indiennes. Dualité dont témoigne un de ses tableaux les plus fameux, Les Deux Frida (1939) — l’une habillée à la mexicaine y tient la main de l’autre, vêtue d’une robe coloniale espagnole, le cœur saignant de son récent divorce avec Diego Rivera. Réalisme magique Si ses premiers portraits aux traits fins et aux silhouettes allongées laissaient transparaître son admiration pour les maîtres italiens du Quattrocento — Bronzino ou Parmigianino —, découverts dans la bibliothèque de son père, très vite, les supports qu’elle choisit pour peindre, modestes panneaux de cuivre ou de fer-blanc, traduisent son désir de s’inscrire dans la tradition mexicaine. En s’inspirant des retablos, ou ex-voto, ces peintures religieuses réalisées sur une petite plaque de métal et destinées à remercier un saint après une guérison. Elle les réinterprète à sa manière, moderne et radicale, en troquant le divin pour le psychologique, et en y documentant son calvaire à défaut de miracle. Son style pictural unique, traversé de symboles autobiographiques, d’inspirations fantastiques ou mythologiques, évoque lui aussi le « réalisme magique » cher à la culture latino-américaine. Les surréalistes, André Breton en tête, tenteront d’en faire une des leurs. Mais Frida Kahlo refusera toujours cette étiquette. « Je ne peins pas mes rêves, je peins ma réalité », répétait-elle. « Vouloir en faire une artiste surréaliste, mouvement aux origines occidentales, c’est une forme d’appropriation culturelle », souligne Julie Crenn. Car l’ancrage de Frida Kahlo est assurément mexicain, rappelle l’historienne de l’art. Ces racines plongeant dans le sol et qui s’enroulent sur son corps dans certaines de ses toiles disent concrètement son attachement à cette terre. Comme ce faon au corps criblé de flèches auquel elle prête son visage (Le Cerf blessé 1946), évoque son lien étroit avec la nature et le monde animal. « À sa manière, analyse Julie Crenn, c’est aussi une pionnière de l’écoféminisme — même si le mot n’existait pas encore. » Encore et toujours absolument moderne, près d’un siècle plus tard. « Frida : The making of an icon », jusqu’au 3 janvier 2027, à la Tate Modern, Londres. tate.org.uk Arts Expositions Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus