C’était le plan de match ce premier grand soir des Francos. Ce qu’on appelle, dans le jargon du métier, une vadrouille. Autrement dit, se promener d’un spectacle à l’autre, à l’intérieur et à l’extérieur, glaner des bons bouts. Un triplé fut déterminé au journal lors de la réunion de planif. On irait voir trois artistes qui démarraient leur prestation à une heure d’intervalle. C’est pratique, pour assister à la même portion. À 19h00, il y avait Émile Bilodeau qui faisait irruption à la Cinquième Salle de la Place des Arts (PDA). À 20h, c’est Marie-Mai qui surgissait sur la grande scène décentrée à l’est de la PDA. À 21h, officiel grand événement, le groupe antillais Kassav’ lançait sa bringue zouk sur la scène principale de la Place des festivals. Rien en commun, pensait-on a priori, entre eux. Et pourtant. On aurait dû réfléchir géographiquement. Émile Bilodeau avec son Bill aux Îles, chansons créées aux Îles-de-la-Madeleine. Marie-Mai avec ses générations de fillettes, jeunes femmes, mères et grands-mères de tout le Québec. Kassav’ et sa Guadeloupe zouk depuis 1979 tout autour de la planète. Le lien était là. Tous ces gens avaient été loin et rejoint des multitudes.

Tous forts différents, tous destinés au plus grand nombre, tous capables de se produire avantageusement devant un public vaste et varié, tous en mission comparable et complémentaire: rendre heureux. Constat par trois fois validé. C’en était enthousiasmant. Fallait voir Émile Bilodeau s’exclamer d’entrée de jeu: «Câline! Les FrancoFolies!» Oui, ces Francos que l’on appelait FrancoFolies du temps qu’Émile était gamin. Il n’en revenait pas, le bougre, d’autant que c’était plein. Quand un gars comme lui, si extraordinairement brillant dans le propos et les rimes, ne parvient qu’à vendre 38 billets à son prochain passage à Drummondville (il nous a fait le détail des réelles difficultés de nos chansonniers en tournée), remplir à Montréal réjouit. Seul sur scène, avec un tas d’instruments, presque homme-orchestre, il déballait ses airs dynamiques et ses textes-mitraillettes avec un surcroit d’énergie conséquent. Couplets militants, lignes hilarantes, il sait tout faire, et parfois dans la même chanson. Dans Check-list, alignant les déceptions de l’homme moderne, tout était bon à citer: «Mes amis, ça l’arrive / Que l’estie de vie nous prive / Des projets qu’on fera jamais / Aujourd’hui j’me motive / J’les écrits dans un livre / Pis j’en fais des couplets». Et quels couplets!