Chaque semaine, “Télérama” sélectionne ses coups de cœur parmi les nouveaux livres sortis au rayon poche. En ce début juin, Richard Powers, Giuliano da Empoli, Nora Bouazzouni, Sarah Pinborough et Jean Hegland. Comment ça se passe en cuisine ? Violemment, selon l’enquête menée par Nora Bouazzouni. Photo Chloe Vollmer-Lo Par Le service Livres Publié le 05 juin 2026 à 09h30 Juin s’installe avec ses premiers départs, ses journées qui s’étirent et cette sensation diffuse d’entrer dans une autre temporalité. Avant les grandes vacances, la lecture trouve encore sa place dans les interstices du quotidien : quelques pages dans le métro, un roman commencé à l’ombre d’un parc, un livre glissé dans un sac pour un week-end improvisé. Plus que jamais, le format poche accompagne cette saison mobile, entre désir d’évasion et besoin d’arrêter le temps pour comprendre le monde. Car l’époque, elle, ne cesse d’accélérer. Crises politiques, inquiétudes écologiques, violences sociales ou vertiges technologiques nourrissent nombre des livres. À travers la fiction comme l’enquête, les auteurs continuent de saisir les tensions contemporaines tout en laissant une place essentielle aux imaginaires et aux récits capables d’ouvrir d’autres horizons. Notre sélection de la semaine navigue ainsi entre anticipation, thriller psychologique, investigation sociale et réflexion politique. Jean Hegland prolonge l’univers de Dans la forêt avec Le Temps d’après, récit de survie et de transmission porté par une nature omniprésente. Dans Insomnia, Sarah Pinborough orchestre un suspense domestique aussi trouble qu’addictif. Nora Bouazzouni lève le voile sur les brutalités systémiques du monde de la restauration dans Violences en cuisine, enquête aussi nécessaire qu’édifiante. Giuliano da Empoli analyse les nouvelles logiques de pouvoir dans L’Heure des prédateurs, tandis que Richard Powers poursuit son exploration des liens entre technologie, conscience et vivant avec Un jeu sans fin. Cinq livres de poche pour accompagner ce début d’été entre inquiétudes du présent et puissances de la fiction. Bonne lecture ! — C.C. “Un jeu sans fin”, de Richard Powers Grande figure de la littérature américaine contemporaine, Richard Powers a écrit depuis quatre décennies des fictions brillantes et puissantes, qui s’intéressent généralement à l’histoire moderne de la science et aux effets de celle-ci sur l’existence humaine. Un jeu sans fin, son douzième livre traduit — ici par Serge Chauvin —, s’offre tout ensemble comme un roman d’apprentissage, un traité sur la vie océanique, une réflexion sur l’avancée affolante des capacités de l’intelligence artificielle (IA), mais aussi une méditation sur le rôle moteur du jeu dans l’évolution. Une fiction ambitieuse et passionnante qui forme, avec L’Arbre-monde et Sidérations (2021), « une pièce musicale en trois mouvements, un concerto ».— Na.C. Éd. 10 / 18, 9,50 €. Lire notre article L’écrivain Richard Powers : “Chercher la source d’un roman, c’est comme s’interroger sur celle d’une rivière” “L’Heure des prédateurs”, de Giuliano da Empoli En 2019, dans Les Ingénieurs du chaos, l’écrivain italien Giuliano Da Empoli peignait le portrait saisissant des alchimistes responsables du triomphe des populismes, en Italie et aux États-Unis. Dans un nouvel essai plus personnel, parfois crépusculaire, L’Heure des prédateurs, il s’intéresse aux « nouveaux Borgia », ces princes du chaos qui gouvernent aujourd’hui sur les décombres du savoir, du débat et de la démocratie. Ils sèment le chaos pour mieux asseoir leur pouvoir par l’imprévisibilité et la violence. — O.P.-M. Éd. Folio, 7,60 €. Lire notre article Giuliano da Empoli : “Avec Trump, MBS ou Javier Milei, nous assistons au retour des prédateurs” “Violences en cuisine”, de Nora Bouazzouni C’est un gros pavé dans la marmite que lance Nora Bouazzouni. Face au lourd et brûlant chaudron des violences en cuisine, la journaliste a choisi la méthode frontale. Et décidé de soulever avec poigne le couvercle qui dissimule, lâchement ou opportunément, les humiliations, les agressions, physiques ou verbales, trop souvent de mise derrière les fourneaux. Pendant quatre ans, de 2020 à 2024, elle a enquêté dans le monde des casseroles, et recueilli plus d’une cinquantaine de témoignages, matière première de cet état des lieux en mode #MeToo. Au-delà de l’amer constat, cette plongée dans les eaux sales du restaurant explore ce qui a conduit à la « déshumanisation » d’une profession pourtant érigée en art. La journaliste décortique au scalpel une violence « systémique », historiquement ancrée dans le fonctionnement du métier. — V.F. Éd. Points, 8,70 €. Lire notre critique “Violences en cuisine, une omerta à la française”, le livre-enquête choc de Nora Bouazzouni “Insomnia”, de Sarah Pinborough Cet anniversaire, le quarantième, a toujours plané comme une menace au-dessus de ma vie. » Pourquoi ? Et cette échéance explique-t-elle les insomnies qui se mettent à torturer Emma, douze jours avant de souffler ses bougies ? A priori, tout sourit pourtant à cette avocate rompue au « négoce » des divorces. Certes, il y a des antécédents psychotiques dans la lignée féminine d’Emma. Phoebe, sa sœur aînée, se fait un devoir (plaisir ?) de le lui rappeler lorsqu’elle réapparaît, après des années d’absence. Dès lors, une combinaison d’événements, tantôt insignifiants, tantôt franchement menaçants, aspire la quadra dans un cyclone émotionnel qui, sans cesse, la ramène vers son passé. Ravagée par le manque de sommeil, elle développe des TOC, s’abîme dans des trous de mémoire. Thriller à haute teneur psychologique (aucun abus de violence, de sexe sudatoire…) et habile page-turner, Insomnia sème des indices qui, loin de nous mener vers la vérité, nous égarent à l’envi. La suspicion et la paranoïa sont des poisons finement distillés que l’on absorbe avec gloutonnerie ! — S.B. Éd. Le livre de poche, 9,40 €. Lire notre critique “Insomnia”, de Sarah Pinborough : notre critique “Le Temps d’après”, de Jean Hegland Si un langage retourne à l’état sauvage, de nouvelles pousses germent-elles sur les mots ? Jean Hegland semble explorer cette théorie dans Le Temps d’après. Vingt-neuf ans après Dans la forêt, l’écrivaine californienne donne une suite à son best-seller, roman d’initiation autant que récit de l’effondrement. Quinze ans plus tard, ce n’est plus Nell qui raconte l’histoire, mais Burl, ce fils de la forêt qui n’a pas connu le « monde d’avant », où les gens étaient « ordinateurés » et « chiaient dans de l’eau ». Ce « noutrois » s’organise en symbiose avec les « exhalants » — les végétaux — et les autres « inhalants » — les animaux. Avec ses mots nouveaux, sa poésie naïve, ses connaissances développées au seul contact de ses mères, l’adolescent devient le symbole rousseauiste de l’état de nature, de l’homme nouveau qui, dans son âpre paradis, reste vierge de tout péché. La cupidité et la violence des hommes ne l’ont pas contaminé. Le souffle sauvage de Dans la forêt anime toujours Le Temps d’après. À la nostalgie et l’initiation à la terre du premier roman répondent la mélancolique attente de l’autre et la jouissance du moment de Burl. — E.D. Éd. Totem, 11,90 €. Lire notre critique Avec “Le Temps d’après”, Jean Hegland offre une suite captivante à son roman mythique “Dans la forêt” Livres Livres de poche Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus