Malgré les apparences, le pouvoir d’achat des Québécois est généralement plus élevé, aujourd’hui, qu’il ne l’était avant la pandémie, soutiennent des experts. Sauf exception, si plusieurs ont l’impression du contraire, c’est peut-être parce qu’on remarque plus l’inflation que ses augmentations salariales ou que, en voulant aider, les gouvernements jouent parfois au yoyo avec notre porte-monnaie.Une personne seule dont les revenus après impôt et transferts gouvernementaux le placent à la médiane (50e percentile) disposera, cette année, d’un pouvoir d’achat 8,2 % plus élevé qu’en 2019, même après avoir tenu compte de la dernière flambée de l’inflation, rapporte une étude de la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke dévoilée mercredi.Un autre Québécois qui entre, celui-là, tout juste dans le groupe du quart de la population la plus riche (75e percentile) a aussi vu son pouvoir d’achat augmenter depuis la pandémie (+ 9,4 %), tout comme la personne seule dont les revenus plus modestes la placent de l’autre côté de la distribution de la richesse (25e percentile), avec une hausse du pouvoir d’achat de 11,6 %.En fait, si l’on se penche aussi sur les cas de cinq autres types de ménages — les couples avec ou sans jeunes enfants, les familles monoparentales et les aînés seuls ou en couple —, on observe partout une augmentation du pouvoir d’achat, parfois minime (moins de 1 % pour un aîné seul du 75e percentile), sinon d’au moins 2 % à presque 9 %.On est à des lieux de la perception des consommateurs qui se plaignent de s’appauvrir depuis des années et qui disaient encore, cet hiver, s’attendre en 2026 à une hausse des prix dépassant les 4 % contre des augmentations salariales de seulement 2,4 %.Il est vrai que les chiffres de l’étude de la Chaire se basent sur la mesure générale de l’inflation, dont la moyenne annuelle est revenue, depuis presque deux ans, à l’intérieur de la fourchette cible allant de 1 % à 3 %, alors que ce n’est pas encore le cas pour les prix du logement ou de l’alimentation qui occupent une part disproportionnée des dépenses des ménages les plus modestes. Mais cette différence n’est pas suffisante pour expliquer l’écart entre la réalité et la perception populaire, ont assuré en entrevue au Devoir les auteurs de l’étude.« En moyenne, le revenu disponible des travailleurs a augmenté au même rythme, voire plus vite que l’inflation », a répété l’un d’eux, le professeur et titulaire de la Chaire, Luc Godbout.Pas seulement une perceptionLa propension des consommateurs à interpréter automatiquement l’inflation comme une érosion de leur niveau de vie sans tenir compte des augmentations des salaires, qui vont généralement de pair, ni de l’indexation des systèmes d’impôt et transferts des gouvernements, est un phénomène bien connu en science économique, notent nos chercheurs.Mais, cette fois, il y a quand même d’autres explications, admettent-ils. La COVID a forcé les gouvernements à déployer des milliards en aide financière aux travailleurs en même temps qu’ils étaient largement empêchés de dépenser, contribuant, paradoxalement, à une augmentation marquée de leur niveau de vie. Au moins une partie de ces gains allait toutefois ensuite être grugée par l’envolée de l’inflation.C’est alors que les gouvernements sont intervenus avec une autre série de mesures d’aide, parfois permanentes, alors qu’on prétendait répondre à un problème conjoncturel, et pas toujours bien ciblées sur les quelques victimes d’une véritable perte de pouvoir d’achat réclamant une aide d’urgence. Sur plus d’une trentaine de mesures ponctuelles ou permanentes répertoriées depuis l’automne 2021 à Ottawa comme à Québec, on a entre autres eu droit à l’envoie de chèques, à des congés de TPS, à une bonification du soutien aux aînés et à des baisses d’impôt.En plus de coûter cher à l’État, de souvent se dédoubler et d’aider des ménages qui n’en avaient pas toujours besoin, ces mesures ont pu contribuer, paradoxalement, au sentiment d’appauvrissement de certains, observent les experts de la Chaire. « Le problème avec une aide, même lorsque tu n’en avais pas absolument besoin, c’est que, lorsque tu ne reçois pas de chèque l’année suivante, c’est pour toi une diminution de pouvoir d’achat », dit Luc Godbout.Attention, élections devantLe chercheur craint maintenant que les prochaines élections québécoises provoquent une surenchère de promesses de mesures censées renverser des pertes de pouvoir d’achat qui ne sont pas toujours réelles. Généralement ciblées et ponctuelles, les dernières mesures annoncées par les gouvernements lui donnent espoir qu’on a peut-être tiré des leçons de l’expérience des dernières années. « Jusqu’à maintenant, on dirait qu’ils ont appris. Mais la campagne électorale n’est pas encore commencée et peut-être que toutes ces bonnes intentions vont passer par-dessus bord. »