Il concevait la mort comme « inexpugnable de [la] source » de la vie, mais aussi comme « un risque permanent » de l’existence humaine. Il aura fallu toutefois plus d’un siècle à cette mort — et à sa grande faucheuse — pour rattraper le sociologue et intellectuel français Edgar Morin, qui vient de s’éteindre. Il avait 104 ans.Infatigable penseur de la complexité jusque dans ses derniers instants, ce constructiviste, comme il se définissait lui-même, a passé plus de huit décennies à mettre les disciplines en concurrence entre elles, à les faire dialoguer les unes avec les autres, pour mieux comprendre et expliquer le monde qui l’entoure. Une curiosité que même la fatigue du corps n’a jamais réussi à éteindre et qui aura fait de lui une voix forte et singulière de la sociologie française.Né Edgar Nahoum le 8 juillet 1921, au cœur des « années sandwich », l’intellectuel a très vite fait l’expérience de la condition humaine, durant son adolescence, par l’horreur et la monstruosité de son temps, marqué par la montée du nazisme et l’ascension d’Adolf Hitler en Allemagne ainsi que les Grandes Purges de Staline du côté de Moscou.Entre crise des démocraties et fragilisation du capitalisme, le jeune Edgar va éviter la voie de l’abattement, du conformisme et, surtout, celle de la démission intellectuelle, préférant se laisser inspirer par la pensée de Kant. Il se met alors à ausculter son environnement torturé pour découvrir ce qu’il peut en tirer comme savoir, en croyance et en espoir.Il va le faire dès 1939 en amorçant ce long chemin vers la connaissance par des cours d’histoires à l’Université de Toulouse, puis par l’exploration, en autodidacte, des champs de la philosophie, de la sociologie, de la science politique, de la psychologie et du droit.Parallèlement, Edgar Morin amorce aussi son entrée en politique, puis en résistance, d’abord durant la guerre d’Espagne, en intégrant les rangs de l’organisation libertaire et syndicale Solidarité internationale antifasciste, puis ceux du parti frontiste de Gaston Bergery et de Georges Izard, formation de la gauche pacifique en France et composante de la coalition du Front populaire.C’est là qu’il va poursuivre ses rencontres avec plusieurs autres penseurs de son temps et diversifier ses lectures pour donner corps à l’« humanologue » qu’il aspire à devenir, celui voué à la compréhension de l’humain par la mise en convergence de tous ses savoirs.Anecdote : durant la Seconde Guerre mondiale, Edgar deviendra Morin, en se faisant accoler ce patronyme par une collègue dans un groupe de résistants qu’il intègre dans le sud de la France. Lui aurait préféré être Edgar Manin, en référence à un personnage tiré du roman L’espoir d’André Malraux, et ce, après que son premier pseudo dans la résistance face à l’occupation allemande, Edmond, eut été compromis auprès de la Gestapo.La force de la contradictionEn 1943, alors que les Forces unies de la jeunesse patriotique, où il occupe un poste de commandant, viennent de fusionner avec le réseau de résistance de François Mitterrand — qui deviendra plus tard, dans les années 1980, président de la France —, Georges Szekeres, un résistant ayant fui la Hongrie, l’incite à lire Hegel. Au contact du philosophe allemand, Edgar Morin va alors comprendre que la contradiction est une condition nécessaire à la pensée, qui, par le fait même, se retrouve dès lors forcée à composer avec la complexité.De son premier essai, L’an zéro de l’Allemagne, publié en 1946 alors qu’il n’a que 25 ans, à Cheminer vers l’essentiel (Albin Michel), sorti en août 2024, après ses 103 ans, Morin aura posé son regard sur les grands événements du siècle et aura été le témoin des transformations majeures qui ont rythmé le développement récent du monde. De la montée des totalitarismes génocidaires à la chute du communisme — dont il s’est fait le promoteur jusqu’en 1951, avant de s’en distancer —, de l’illusion des solidarités exprimées par Mai 1968 et de la contre-culture californienne à la montée de l’individualisme, de l’espoir des technologies à l’enfermement des esprits dans les univers numériques.Il l’aura fait en entrant en 1950 au sein du Centre national de la recherche scientifique, où il aura été directeur de recherche jusqu’à la fin de sa vie, mais également au cœur de la revue Arguments, fondée six ans plus tard avec entre autres le philosophe franco-grec Kostas Axelos et le sémiologue Roland Barthes, pour penser la modernité dans une plus grande liberté intellectuelle que celle balisée alors à l’époque. Le projet ouvertement antisectaire, anticonformiste et anti-institutionnel donnera un caractère artisanal assumé à l’ensemble de l’œuvre et portera, autant qu’il va contribuer à le nourrir, ce goût de l’inattendu, du hasard, de la folie, de la créativité dont Edgar Morin n’aura jamais eu de cesse de faire l’éloge.En 2017, en entrevue dans les pages du Devoir, le penseur s’était posé en critique lucide de son présent, devenu technologique, en qualifiant « d’illusoire » la « croyance en une vie sociale ou personnelle régulée ou programmée par algorithme », ces formules mathématiques qui orientent choix et contenus dans les univers numériques. Ce sont elles qui sont à la source de l’intelligence artificielle.Il y aura aussi montré du doigt « le somnambulisme du monde politique qui vit au jour le jour » et le « monde intellectuel », devenus de plus en plus « aveugles à la complexité » et à « l’inconscience généralisée » qui contribuent « à la marche vers le désastre ». La faute au diktat du présentéisme.À plus de 100 ans, Edgar Morin sera resté toute sa vie un penseur indomptable qui savait que l’intelligence de l’intellectuel ne vaut finalement rien sans la curiosité et la quête incessante de l’événement, du fragment, de l’acte signifiant qui surprend et garde la pensée vivante.Le sociologue philosophe a balisé sa route de plus d’une centaine d’essais remarquables et remarqués, dont L’homme et la mort (1948), qui témoigne de sa quête sur l’imaginaire, La méthode, une de ses pièces maîtresses, publié en six volumes entre 1977 et 2004, ou encore Penser l’Europe (1997) peuvent faire partie.Paradoxalement, il aura considéré cette imposante production, jusqu’à la toute fin de sa vie, comme rien de plus que le simple commencement d’une réflexion qu’il n’aura jamais eu le temps de mener à bien malgré sa très longue longévité. « Ma vie, c’est un cheminement intellectuel au travers duquel ma pensée n’a cessé de se construire. Mais ce chemin n’a jamais été tracé et jamais ma pensée ne s’est trouvée achevée. Même encore aujourd’hui, elle reste inachevée », a-t-il dit en 2021, alors qu’il venait de célébrer son centième anniversaire.