Monde Proche et Moyen-OrientGuerre au Moyen-OrientTribune. En Israël, la campagne électorale qui débute à peine ne portera pas seulement sur l’avenir de Benyamin Netanyahou. Elle dira surtout comment le pays choisit de se souvenir du 7-Octobre.Par Julien Bahloul*Publié le 29/05/2026 à 07:00Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou lors d'un événement à Jerusalem, le 15 février 2026.REUTERS/Ronen ZvulunLa Knesset a approuvé ce mercredi 20 mai en lecture préalable un texte loi visant à dissoudre le Parlement. Des élections pourraient se tenir en septembre, un peu plus d’un mois avant la date initialement prévue par la loi. Au cœur de cette crise au sein de la coalition gouvernementale : la loi sur l’exemption du service militaire pour les jeunes orthodoxes. Un dispositif législatif hérité de l’époque de David Ben Gourion, mais qui a perdu sa validité juridique il y a déjà plusieurs années. Afin d’assurer son élection fin 2022, Benyamin Netanyahou avait promis aux partis orthodoxes de faire passer rapidement une nouvelle loi pour renouveler cette exemption.De retour au pouvoir (après une brève année et demie dans l’opposition), Netanyahou a d’abord choisi de s’attaquer à un autre dossier explosif qui va déchirer la société israélienne : la réforme de la justice. Les orthodoxes ont été priés de patienter un peu. Mais l’histoire en a décidé autrement. Quelques mois plus tard ont eu lieu les attaques du 7-Octobre qui ont plongé l’Etat d’Israël dans des cycles de guerre dont il n’est toujours pas sorti.Des semaines en uniforme Deux ans et demi après le pogrom, on croise encore dans toutes les grandes villes du pays des stickers avec des photos de soldats morts. Des visages de jeunes tombés au front. Et des réservistes. Énormément de réservistes. Des hommes, pour la plupart, qui ont abandonné pendant des mois leur travail, leur foyer, leur épouse, leurs enfants, pour aller défendre le pays. "Si nous n’y allons pas, qui d’autre ira ?" me disaient souvent mes collègues en rentrant au bureau, épuisés après des semaines en uniforme.Pendant des mois la société israélienne a vécu au rythme des publications de listes de soldats morts. Des noms "autorisés à publication", comme on dit ici. Je ne compte plus le nombre de matins où en nous réveillant, notre premier réflexe était d’abord de consulter la liste du jour, en priant de ne pas y croiser un nom connu.Trente et un mois après le début de la guerre, l’attitude des partis orthodoxes reste en travers de la gorge de la société israélienne. Un sentiment de colère et d’injustice traverse une grande partie de la société sioniste, religieuse ou non. Le refus des leaders orthodoxes de tenir compte des rapports alarmants de Tsahal mettant en garde contre un effondrement de l’armée si celle-ci n’élargit pas ses rangs et leur rejet de prendre une petite part du fardeau qui incombe à un pays en guerre sont devenus aujourd’hui politiquement inacceptables.Aucune commission d'enquête sur le 7-OctobreLes élections qui s’annoncent pourraient bien se jouer autour de cette question. Les leaders de l’opposition (notamment les anciens hauts gradés de Tsahal) en font déjà leur thème de campagne. Mais au-delà de cette thématique, ce qui se joue c’est la manière dont le 7-Octobre entrera dans les pages de l’histoire d’Israël. À l’heure actuelle, aussi surprenant et regrettable que cela puisse paraître, aucune commission d’enquête officielle de l’Etat sur ces événements n’a été constituée. Et pour cause. Chacun craint pour sa peau. Ou plutôt pour sa postérité. Chacun veut influencer le résultat du rapport pour se dédouaner de sa responsabilité. Le Premier ministre refuse, comme l’exige l’opposition, une commission d’Etat qui serait menée par un juge de la Cour suprême, estimant que celle-ci est de toute façon biaisée contre lui. Il réclame à la place une commission d’enquête parlementaire, entre les mains du pouvoir politique (d’opposition comme de la majorité). Mais il demande aussi à ce que cette commission étudie le rôle des manifestations d’opposition en 2023 dans les causes qui ont conduit au 7-Octobre, le rôle de la presse, etc. Ses adversaires lui reprochent de vouloir imposer un narratif aux membres de la commission. Plus dramatique encore : Tsahal a certes conduit une enquête interne sur les ratés du 7-Octobre mais les conclusions du rapport n'apportent que des réponses partielles et jugées insuffisantes par les familles des victimes. Le mois dernier, Uvda, un magazine télé ultra-populaire d’enquête, a dévoilé en prime time que des dizaines d’heures d’enregistrements du 7-Octobre des caméras de sécurité du kibboutz Kfar Aza ont tout simplement été… effacées. Pire, certaines images que l’armée prétendait depuis deux ans ne pas avoir ont été retrouvées par les journalistes de cette émission et diffusées à heure de grande écoute. Il s’agit des images des caméras de la station-service du kibboutz. Des images bouleversantes. On y voit des blessés en sang de Nova cherchant un refuge. Des jeunes apeurés. Des soldats tentant de ravitailler leur tank dans une station-service abandonnée, tout en appelant leur mère pour leur dire combien de leurs amis sont déjà tombés. Des images terribles, mais des images cruciales pour l’histoire. Pourquoi Tsahal prétend ne pas avoir ces images ? Où sont les autres dizaines d’heures d’enregistrements ?A la recherche de la vérité Les Israéliens veulent connaître la vérité sur les raisons et l’ampleur du fiasco sécuritaire du 7-Octobre. Tous veulent savoir, mais rares sont ceux qui sont prêts à l’entendre.Probablement par peur de comprendre que la responsabilité pourrait être collective : celle d’une société qui s’est déchirée, de responsables d’organisations d’opposition ayant appelé au boycott du service de réserve, d’une armée qui a méprisé les signaux d’alerte et s’est crue plus puissante qu’elle ne l’était. Et, bien entendu, celle du Premier ministre Benyamin Netanyahou, en poste presque sans interruption depuis 2009.Plus de deux ans et demi après le drame, le chef d’état-major de l’époque, le ministre de la Défense, le chef du renseignement militaire et le chef du Shin Bet ont tous démissionné ou ont été démis de leurs fonctions. Seul Netanyahou est encore en poste. Et c’est en grande partie sur cela que vont se jouer ces élections.La bataille des élections législatives en Israël ne fait que commencer. Elle se jouera autour de deux questions indissociables : qui portera les armes demain pour éviter un nouveau 7-Octobre et qui portera la responsabilité d’hier ? La loi sur le service militaire dira si la société israélienne a tiré les leçons du passé. La commission d’enquête dira qui, dans les futurs livres d’histoire, sera désigné responsable de l’un des plus grands échecs sécuritaires de l’Etat hébreu.*Franco-israélien, Julien Bahloul a été journaliste à I24 News. Dans le passé, il a par ailleurs servi en tant que réserviste dans l'unité du porte-parole de Tsahal. Désormais business development manager dans une entreprise high-tech israélienne à Tel-Aviv, il analyse régulièrement l'actualité israélienne sur X et dans plusieurs médias français.