Après “Mon petit renne”, le créateur de séries Richard Gadd sonde à nouveau, dans “Half Man”, les mécanismes de la toxicité humaine, en puisant dans ses peurs intimes. Rencontre. Richard Gaad joue le rôle de Ruben, l’un des deux frères violents dans la série « Half Man », qu’il a créée. (Sur HBO Max.) Photo Anne Binckebanck/HBO Par Pierre Langlais Publié le 28 mai 2026 à 19h30 Nous étions un peu inquiets de parler avec Richard Gadd. Sa première série, la troublante Mon petit renne (Netflix), retraçait avec un humour très, très noir son passé douloureux, entre harcèlement et viol. Dans Half Man (HBO Max), sa deuxième création, il pousse plus loin encore son étude de la toxicité humaine en racontant la relation dysfonctionnelle entre deux frères adoptifs, Niall (Jamie Bell) et Ruben (qu’il incarne lui-même), des années 1980 à nos jours. Une minisérie âpre mais passionnante, qui puise à nouveau dans ses peurs intimes. Rencontre avec un auteur étonnement pudique, amène, et moins intimidant qu’on le redoutait. Half Man n’est pas une œuvre autobiographique. Est-ce pour autant une pure fiction ?Tout auteur se nourrit de ses peurs et des complications de son existence. Où se trouve la frontière entre fiction et autobiographie ? C’est une question philosophique. Il n’y a dans Half Man ni événement ni personnage tiré de ma vie — j’ai grandi dans un milieu plus favorisé que Niall et Ruben, à l’autre bout de l’Écosse. Pour autant, j’y traite de sujets qui me touchent personnellement. Après Mon petit renne, j’ai résisté à l’envie de fouiller ma mémoire pour y trouver un autre souvenir traumatique à transformer en récit. Je ne voulais pas tourner en rond et faire de cette introspection sans filtres ma marque de fabrique. Mais j’ai continué à affronter mes peurs, cette fois-ci par l’intermédiaire de la fiction. Créer, c’est se mettre en difficulté. Oser être vulnérable. Est-ce que c’est justement cette vulnérabilité que vous utilisez dans votre travail ?Ça ne marche pas comme ça. S’il y a une vulnérabilité dans mon œuvre, ce n’est pas la mienne. Elle découle plutôt de mon étude de la condition humaine, bien au-delà de mon ressenti intime. On ne peut pas transférer ses émotions dans le cœur des spectateurs. Il faut une histoire pour les porter. J’ai moins peur de descendre dans les tréfonds de l’âme humaine que… d’être nul. On vous reconnaît quand même un peu chez Niall, romancier queer. Quid de Ruben, brute épaisse et repris de justice ?Tous les rôles que j’écris me ressemblent forcément un peu. Ruben ne s’est jamais remis des traumatismes de son enfance. Ses souffrances le poursuivent inlassablement. Il se sent fragile, incapable d’être heureux, condamné à perdre. Alors il attaque et frappe le premier pour éviter de subir. En ce sens, je le comprends. Est-ce douloureux de sonder de telles émotions ?J’ai moins peur de descendre dans les tréfonds de l’âme humaine que… d’être nul. Alors j’y vais, d’autant plus franchement depuis que j’ai compris que cette plongée peut me faire du bien. Je ne cherche pas la catharsis à tout prix, mais elle vient souvent après coup apaiser mes angoisses. Je suis aussi très fier d’avoir pu aider certains spectateurs à faire face à leurs fantômes. Après le succès de Mon petit renne, les discussions autour du harcèlement et des violences sexuelles subies par les hommes ont explosé. Half Man confronte deux hommes aux vies tourmentées, nocifs l’un pour l’autre. Que dit-elle de la violence masculine ?J’ai commencé à écrire la série en 2019, avec pour intention de raconter la relation entre deux personnages mal dans leur masculinité, marqués par les a priori délétères de leur éducation et figés dans leurs postures toxiques. Je ne prétends pas comprendre la brutalité masculine dans toute sa complexité. Je me concentre sur une de ses causes : la répression de leurs émotions par certains hommes, source de frustration, de haine de l’autre et de soi, et donc, in fine, de violence. Certaines séquences sont particulièrement éprouvantes à regarder. Comment mettre en scène cette violence ?On ne parle pas de violence sans la montrer, jusque dans ses ultimes extrémités. Ça n’aurait pas de sens de se contenter de faire de Ruben une simple menace. Il doit agir. Ce n’est pas un geste gratuit, c’est l’expression même de ma réflexion. Je sais que mes séries sont controversées, mais je ne suis pas un provocateur. Je vois la vie comme une somme de contradictions, d’ombres et de lumières qui se mêlent confusément. Ça me pousse parfois à aller loin, mais je n’ai pas peur d’être jugé. Half Man, série de Richard Gadd. Disponible sur HBO Max. Lire la critque “Half Man” : le créateur de “Mon petit renne” continue de sonder avec brio la toxicité des relations intimes Séries Télévision Séries britanniques Plateformes HBO Max Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus
“Après ‘Mon petit renne’, les discussions autour des violences sexuelles faites aux hommes ont explosé”
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