Le mal-être paysan, référence à peine voilée aux nombreux suicides agricoles recensés sur l’ensemble du territoire, demeure un sujet délicat, très délicat même, qu’il faut aborder avec circonspection par respect pour ceux qui ont eu à affronter, au sein même de leurs familles, cette dramatique épreuve. Si, selon un rapport de la Mutualité sociale agricole diffusé en 2024, plus de 300 agriculteurs se donnent la mort chaque année en France, « les consommants de soins du régime agricole de 15 à 64 ans ont un risque de mortalité par suicide supérieur de 30,9 % à celui des assurés tous régimes. Le surrisque étant de 77,3 % pour les non-salariés (chefs d’exploitation) ».Le 11 décembre prochain, le député de Haute-Garonne Arnaud Simion (PS) présentera un projet de loi visant à offrir un « cadre législatif à une question qui est devenue de santé publique ». Selon ce parlementaire qui propose un guichet départemental unique et dénonce, de facto, un manque de dispositifs coordonnés – malgré la mobilisation de nombreuses structures dont la MSA, les chambres d’agriculture, les associations locales, le réseau Sentinelle, etc. –, il faut, hélas, déplorer entre 2023 et 2025 une augmentation de 31 % des signalements de détresse auprès de la MSA, soit 450 signalements par mois en France.Manque de considérationQui n’a jamais croisé dans nos campagnes un veuf perdu dans ses silences, un célibataire que l’on croit, à tort, endurci, traversant dans la vacuité et la grisaille des dimanches après-midi une vie sans passions ni perspectives, un couple de paysans déchiré par les dettes, ruiné par les aléas du marché, par le caprice des éléments, un exploitant exploité qui ne sait plus démêler l’écheveau des contraintes administratives et va chercher, le soir venu, ce qu’il croit être la solution au bout d’une corde accrochée à la plus haute poutre de la « stabu » ?Le célibat, la solitude, la maladie, une existence parfois rudimentaire, l’isolement, les difficultés financières sont autant de paramètres qui, souvent cumulés, contribuent au désarroi et précipitent les mouvements brusques du destin, quelque part entre « l’insaisissable et l’irrémédiable ». Ce mal-être paysan, multifactoriel bien entendu, qui résulte également, depuis quelques années, d’une stigmatisation largement encouragée par une campagne de dénigrement. Quand le paysan est accusé d’empoisonner l’air, la terre, l’eau et tous ses semblables. Le député Simion évoque d’ailleurs cette question lorsqu’il liste, parmi les causes du mal-être, une forme de « stigmatisation de la société à l’égard de ceux qui nous nourrissent ».Depuis quelques années, au-delà des cortèges funèbres où ceux du pays et ceux du métier, colère rentrée, yeux rougis, une casquette entre les doigts, se contentent de maudire le ciel, la banque, le comptable, l’État ou les créanciers, nous assistons également à une médiatisation du suicide agricole, relayé de reportages en fictions et montrant, dans l’alcali des étables ou sous la lampe jaune des cuisines de campagne, le quotidien d’une profession qui réclame, quoi qu’on en dise, davantage de considération que de compassion. Cette considération durement éprouvée par l’acharnement dont l’agriculture française est désormais victime.Tois cents suicides de tropCar, pour mesurer la détresse et évacuer la difficulté, il ne suffit pas de dire, comme le prétendent certains environnementalistes depuis quelques studios de télévision, que le modèle ne convient plus. Il faut vivre des années durant, étape après étape, ce qu’induit la reprise, la continuité, le coefficient d’adaptation, le développement et, le cas échéant, la reconversion de l’agriculteur ou l’abandon d’une exploitation.Il faut avoir connu la brûlure des étés pulvérulents qui dessinent des cercles concentriques sur les débardeurs blanchis par la transpiration, l’épaisseur des mains racornies par l’outil, écorchées par le bois, usées par des décennies passées à remuer l’herbe, la paille, la terre, les pierres, le fumier. Il faut avoir vécu la panne de trop, la récolte perdue, le troupeau contaminé (ou pas) qu’il faut faire abattre, la honte de l’impayé, la visite de l’huissier, la vente de la ferme, le regard de l’ancien qui finit par se résigner, celui du fiston qui préfère choisir un autre métier.Il faut avoir résisté à la morsure des hivers sans fin où le seul horizon possible se confond avec l’arborescence des forêts, dans ces champs, dans ces campagnes, sur ces chemins accomplis ou rêvés que d’autres ont tracé pour repousser cette petite fin du monde qui, le savaient-ils peut-être, n’échappe jamais aux fatalités. Il faut avoir côtoyé la difficulté pour pouvoir en jauger les travers et l’évoquer avec cette dignité qui tient à distance le folklore des illusions. Celui qui s’évanouit quand le reportage est terminé, laissant le paysan seul avec ses livres de comptes ouverts, sur une toile cirée, aux quatre vents des calamités.Parce que 300 paysans qui se suicident chaque année, ce sont 300 histoires différentes happées par une époque qui, à défaut de pouvoir les comprendre, n’a pas su trouver l’intelligence de les écouter. Ni de les respecter.
Suicides agricoles : et si on arrêtait de stigmatiser les paysans ?
CHRONIQUE CHAMPÊTRE. Au-delà des difficultés économiques, sociales et administratives, c’est le regard porté sur son activité par une partie de la société que l’agriculteur ne supporte plus.






