C’est pratique, une salle d’amphi, quand on a besoin de réunir toute la promotion. « Aujourd’hui, on l’utilise surtout pour habituer les étudiants à prendre la parole devant beaucoup de monde. Quand ils postent sur leurs réseaux sociaux, leurs messages sont vus par des centaines de personnes. Quand il s’agit d’être sur l’estrade et d’avoir ces gens en face, c’est une autre histoire », observe un brin amusé Loïc Harriet, directeur général d’Éklore-ed (anciennement ESC Pau). On conserve donc cette grande salle – de toute façon difficile à vendre – pour ce genre d’occasions. Le passage en école risque de surprendre des bacheliers habitués aux cours du lycée. Et ce ne sont pas leurs parents qui les aideront à se projeter, eux qui choisissaient leur formation sur le Minitel. « Apprendre en 2026 n’est pas apprendre comme il y a dix ans, ou même cinq. La disruption provoquée par les nouvelles technologies remet en question les fondements du métier d’enseignant », confirme Cyril Blondet-Vargas, directeur des programmes de l’EMLV. Depuis que la connaissance universelle tient dans une poche de pantalon, le professeur le voit bien : son rôle a changé. « S’il arrive en classe, ouvre un classeur et demande aux étudiants de l’écouter, le cours est terminé avant même d’avoir commencé : il perd tout le monde ! », prévient Sébastien Chantelot, directeur général de l’EBS. Tâtonnements dans ce nouveau monde Les étudiants ont adopté l’IA, c’est une évidence. Les questions sont : comment et pour quoi faire ? « Les pédagogues que nous sommes doivent montrer l’intérêt individuel et collectif de son utilisation », explique Cyril Blondet-Vargas. Dans certains cours de l’EMLV, par exemple, deux groupes sont formés : le premier a le droit d’utiliser l’IA pour effectuer un travail ; le second, non. Toute la classe analyse ensuite les résultats obtenus, en termes de qualité, de créativité ou d’esprit critique. Verdict : ne risque-t-on pas un nivellement des productions en s’en remettant à une même machine ?Responsable du pôle projets et innovation pédagogique de l’EDC Paris Business School ( anciennement l’École des cadres), Maya Stoilova vit une course contre la montre. « À mon arrivée, il y a quatre ans, l’école était en pleine transformation pour implémenter davantage de pédagogie par projet et de gamification [enseignement sous forme de jeux, ndlr]. Aujourd’hui, la stratégie IA a pris le pas sur tout le reste. Mais elle va tellement vite ! », soupire-t-elle. Les écoles marchent sur un fil, avec l’obligation de ne pas rater un train important, sans non plus se jeter sur chaque nouveau gadget. « Les outils doivent servir notre pédagogie, pas l’inverse », se répète-t-elle chaque matin. Il y a trois ou quatre ans, par exemple, certaines écoles s’étaient lancées à fond – et à travers des investissements coûteux – dans des simulations en réalité virtuelle. Pour de multiples raisons (inconfort des étudiants avec un casque sur la tête, valeur ajoutée réduite en termes d’enseignement, etc.), la plupart en sont revenues. Pour éviter de telles mésaventures, il faut partir des besoins réels en salle de classe. « Choisir seul un nouvel outil puis l’imposer à tous, c’est impensable. Il faut consulter, échanger, faire du cas par cas », confie Maya Stoilova. Puis accompagner chaque enseignant dans l’évolution de ses pratiques. De fait, jeux ou IA n’ont pas les mêmes bienfaits dans toutes les matières. « En entrepreneuriat, la gamification est une mine d’or », assure-t-elle, car basée sur des simulations de prises de décision et une plongée dans des situations parfaitement reproductibles sur une plateforme. Mais lorsqu’une discipline comme la géopolitique est abordée, la valeur ajoutée s’effondre. « Vous mettez environ trois ans à développer un jeu et l’implémenter dans la salle de classe. Mais déjà, la géopolitique n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était », explique Maya Stoilova. Même constat en droit des affaires, où les évolutions réglementaires incessantes empêchent tout le monde de jouer tranquille. « Promptgraphie » et autres trouvaillesMieux apprendre, mieux enseigner, mieux préparer à un métier… Les larges promesses de l’IA font craquer le monde de l’enseignement. « Qui connaît cette génération comprend la nécessité de rendre les cours vivants et interactifs pour capter son attention », assure Elisabetta Magnaghi, directrice générale de l’ESCE. Son école lance en ce moment un nouvel outil baptisé Omn’IA Campus. Trait d’union entre des professeurs qui peuvent y déposer des contenus (cours, exercices, quiz, documents) et des étudiants qui donnent leurs retours, travaillent, posent leurs questions, et enrichissent ainsi la machine. Le tout en bénéficiant gratuitement (enfin, si l’on oublie le prix de la formation) des versions payantes de plusieurs IA comme Claude et ChatGPT. « Comme ça, tout le monde est sur un pied d’égalité. Nous ne voulons pas devenir une école à deux vitesses », justifie Elisabetta Magnaghi. Plutôt que de demander à leurs étudiants de ne pas utiliser d’IA générative dans leurs travaux – ce qu’ils feront de toute façon – les formations imaginent des solutions. À la fin d’un mémoire, par exemple, chacun sait qu’il faut préciser sa bibliographie. « Désormais, nous leur demandons aussi une promptgraphie », explique la directrice de l’ESCE. Soit une liste de tous les « prompts » (questions posées à l’outil) qui leur ont permis de mener leur travail. Quant aux étudiants d’Éklore-ed, ils doivent produire chaque semaine des vidéos verticales (avec leur smartphone, donc) de 180 secondes pour présenter un sujet. Revanche des humanitésL’internet d’abord, puis l’IA, ont poussé les écoles à revenir à des enseignements qu’elles avaient longtemps boudés. « C’est la grande revanche des humanités », déclare Sébastien Chantelot de l’EBS. Des gros mots comme « philosophie », « psychologie » ou « sociologie » ont pris leur place dans ces temples dédiés au commerce. Éklore-ed, elle, y plonge ses étudiants à l’aide du répertoire contemporain (séries, tendances, rap, etc.). Exemple : « Dans un monde où nous sommes appelés à noter ou liker tout et tout le monde, nous partons de la série Black Mirror pour aborder des questions complexes, éthiques et sociales », évoque Loïc Harriet. Un trajet qui les amène à remonter le temps jusqu’à la formule de Thomas Hobbes : « L’homme est un loup pour l’homme. » Lequel avait lui-même recyclé la punchline d’un auteur latin. Car non, tout ne change pas du tout au tout, à l’école comme au travail. « L’important pour un manager est de savoir prendre parti, argumenter, se démarquer dans un monde de l’entreprise assez lisse, où tout le monde utilisera les mêmes IA tout aussi lisses », juge le directeur général d’Éklore-ed. Est-ce pour cela qu’en 2026, les mots clés des écoles tournent tous autour des notions de « courage » ou « d’audace » ? « Oser l’impossible », suggère même la nouvelle signature de HEC Paris. Il n’y a plus qu’à !
« Le cours est terminé avant même d’avoir commencé » : avec l’IA, la fin des profs à l’ancienne en 2026
Elle a changé, l’école. L’amphi ? Il n’est pas tombé dans l’oubli, mais presque. Place à l’interaction prof-élève, aux jeux (sérieux) et à u









