Partout au Québec, employeurs et associations patronales clament leurs difficultés à pourvoir les postes des quarts de travail atypiques, comme ceux de nuit ou de fin de semaine. Pour beaucoup, la solution passe par l’embauche de travailleurs étrangers prêts à occuper ce genre de poste. Mais qu’est-ce qui garde ces travailleurs immigrants éveills ?

Les choses roulent rondement chez Groupe Meloche, acteur important du secteur aérospatial québécois. Le fabricant de pièces aéronautiques fait tourner ses quatre usines 24 heures sur 24 et 5 jours sur 7, parfois même 7 jours sur 7 dans certains cas. Pour répondre à la demande, l’entreprise de quelque 600 employés a mis en place des quarts rotatifs oscillant entre jour, soir et nuit.« De 80 % à 90 % de ces postes sont pourvus par des [travailleurs étrangers temporaires] actuellement », note Anne-Renée Meloche, vice-présidente aux ressources humaines et aux communications de l’entreprise manufacturière.La présence de travailleurs migrants pour occuper ces plages horaires est essentielle, dit Mme Meloche. « Si on perdait d’emblée tous nos travailleurs étrangers, ce serait catastrophique », affirme-t-elle sans hésiter. « Nos équipements d’usinage demandent au minimum un million de dollars d’investissements chacun. En matière de rentabilité et de délais de livraison, on ne peut pas se permettre de ne pas faire rouler ces machines sur une plage de temps le plus large possible. Sans [quart de] soir, [de] nuit ou [de] fin de semaine, ça ne devient plus rentable du tout. »Il y a quelques années, l’entreprise avait mis en place des quarts semblables dans ses installations de Valleyfield. Malgré des primes pouvant aller de 5 $ à 7 $ l’heure, l’entreprise a perdu environ 75 % de ses travailleurs québécois occupant de tels horaires. « Les Québécois ont d’autres possibilités. Dès qu’il y a une occasion pour un travail de jour ou de soir — ou des horaires plus stables —, ils vont aller vers ça », souligne Anne-Renée Meloche.Selon elle, les travailleurs étrangers sont non seulement « qualifiés » pour occuper ces postes, mais également « volontaires » pour le faire. « À l’étranger, les travailleurs occupent souvent déjà des quarts rotatifs. Quand on double ça de la possibilité de venir au Canada, d’avoir des meilleures conditions pour eux et leur famille, les quarts de soir, de nuit, de week-end, ce n’est vraiment pas un problème pour eux. »Un passage obligé ?Le phénomène est documenté : les immigrants sont surreprésentés dans le travail de nuit. Selon les dernières données de Statistique Canada, 2,3 % des immigrants reçus travaillent lorsque tout le monde dort, contre 1,5 % pour les personnes nées au Canada. Les travailleurs des Philippines (4,3 %), de la communauté noire (3,3 %) et du Sud-Est asiatique (2,5 %) sont particulièrement nombreux à vivre à l’envers du jour.« C’est une constante dans le temps : les travailleurs immigrants ont toujours occupé les quarts atypiques », confirme Mircea Vultur, professeur titulaire à l’Institut national de la recherche scientifique. « La première chose dont un immigrant a besoin, c’est d’un emploi pour subvenir à ses besoins et se sentir intégré dans la société canadienne. Et les emplois les plus accessibles pour eux sont souvent les moins bien payés avec des horaires atypiques », précise le chercheur en socioéconomie du travail.Lorsqu’on est sans expérience en sol québécois, que nos diplômes ne sont pas reconnus et qu’on ne maîtrise pas encore le français, le travail de nuit est un moyen comme un autre d’accéder au marché du travail.