ENTRETIEN. L’avocate Caroline Valentin, saisie par la mère d’un jeune homme trans atteint de troubles psychiatriques, alerte sur les recommandations médicales « incompréhensibles » de l’autorité publique.Le 31 mars, Problematik, média en ligne « queer », publiait une enquête intitulée « Les médecins sous pression des collectifs anti-trans », dans laquelle l’avocate Caroline Valentin, saisie par la mère d’un jeune homme trans de 22 ans, Vincent, atteint de troubles psychiatriques, était accusée d’avoir « fait pression » sur la chirurgienne qui s’apprêtait à pratiquer sur lui une mastectomie (un retrait chirurgical des seins) et poussé cette dernière à « annuler l’opération par crainte ».Pour Me Valentin, qui explique avoir rappelé au spécialiste l’obligation légale de recueillir le « consentement libre et éclairé » de son patient, cette « déformation des faits » est très représentative des « méthodes d’intimidation dissuasives » des collectifs transactivistes radicaux. Lesquels exerceraient « une influence idéologique » jusque sur la fabrique française des normes sanitaires édictées par la Haute Autorité de santé.Alors que l’autorité publique de santé travaille, en ce moment même, sur des recommandations destinées aux mineurs et qu’elle publiait, en 2025, des recommandations à l’intention des majeurs « à l’inverse exact de ce que font ses voisins », l’avocate prend la parole et dénonce, au-delà du cas de sa cliente, ce qu’elle considère comme un véritable « problème de santé publique ». Le Point : Pourquoi réagir publiquement à cet article paru dans Problematik ?Caroline Valentin : La raison la plus immédiate, c’est que sa rédactrice me prête des propos que je n’ai pas tenus. Je n’ai jamais affirmé que les troubles psychiatriques de Vincent l’empêchaient de consentir. Ce serait présomptueux : je ne suis pas médecin. J’ai simplement rappelé à cette chirurgienne qu’elle avait l’obligation légale de recueillir le consentement libre et éclairé et que, dans le cas d’un patient comme Vincent, affecté de troubles psychiatriques, cela impliquait de prendre les moyens de vérifier que ceux-ci n’altèrent pas sa capacité à consentir. La nuance est fondamentale. Que les choses soient claires : je ne conteste à personne le droit de transitionner médicalement. Je ne m’octroie même pas celui de juger la transition en elle-même. Je me réjouis que celles et ceux qui y ont trouvé un apaisement aient pu y avoir accès. Mais ce texte est révoltant. Il envoie rôtir dans l’enfer de la transphobie ceux qui, par respect et souci de ces patients statistiquement plus vulnérables que les autres, rappellent qu’ils doivent bénéficier de la protection de la loi. Et il recourt à une inversion accusatoire indigne pour justifier son narratif : la mère de Vincent, qui cherche à protéger son enfant, devient une persécutrice, et la chirurgienne, qui a annulé l’opération quand je lui ai rappelé ses obligations légales, une victime de « pressions anti-trans ». Les transactivistes radicaux prétendent défendre les personnes trans, mais ils les enferment dans un chantage faustien…Qu’entendez-vous par là ?J’entends la mise en œuvre de mécanismes bien identifiés par la psychologie sociale : quand une personne a reconstruit toute son identité autour de sa transition, quand chaque étape franchie a rendu la suivante plus difficile à refuser, le retour en arrière cesse d’être un changement d’avis, c’est un effondrement identitaire. Chaque acte posé rend l’investissement antérieur plus douloureux à reconnaître comme une erreur. À cela s’ajoute la perte du groupe d’appartenance — la communauté trans devenue le cercle social, parfois unique —, qui est, en soi, un facteur de dépression. Cette dépendance affective est d’autant plus aiguë chez les personnes vulnérables dont la transition se double d’une rupture des liens familiaux, comme c’est le cas de Vincent.C’est ce piège même que des publications comme celle parue dans Problematik contribuent à refermer. Chaque article présentant la transition comme un parcours héroïque ajoute un verrou de plus. Ceux qui font de la transidentité un fonds de commerce éditorial ou associatif ont intérêt à ce que l’engagement soit facile et irréversible : ils fabriquent des adhérents captifs et des histoires qui se vendent. Ils m’attaquent car la loi dont je rappelle l’application à ce médecin est un bâton dans leurs roues. Ce ne sont pas les personnes trans qu’ils défendent, ce sont les conditions de leur propre utilité. Et c’est aujourd’hui un problème de santé publique. On vous objectera que la transition médicale ne concerne en France qu’une poignée de personnes…Cela a été vrai pendant des années, mais aujourd’hui le phénomène explose. Au Royaume-Uni, la seule clinique de genre pédiatrique du pays prenait en charge moins de 50 enfants par an avant 2009 ; en 2021, elle en a reçu plus de 5 000 — 100 fois plus, en douze ans. La France ne dispose pas de chiffres aussi précis et ne suit le phénomène que par les ALD [affections de longue durée, NDLR] enregistrées par la Caisse nationale d’assurance maladie, indice qui sous-estime très largement le phénomène. Mais même ce thermomètre tronqué dit l’explosion. Selon l’argumentaire de la Haute Autorité de santé en 2025, le nombre d’ALD a été multiplié par dix entre 2013 et 2020. Et ce ne sont là que les cas qui apparaissent dans les registres déclarés.Le consentement éclairé est un principe ancien du droit médical français. Que dit-il dans le cas d’une intervention comme celle envisagée pour Vincent ? La loi exige effectivement du médecin qu’il recueille le « consentement libre et éclairé » du patient pour tout acte médical. Ajoutons que, quand l’intervention est « mutilante » — c’est le terme légal —, la loi exige en sus un « motif médical très sérieux ». Quand le médecin se dispense de ces règles, les conséquences peuvent être tragiques. En 1990, la cour d’appel d’Aix-en-Provence a condamné pénalement deux chirurgiens et un neuropsychiatre pour avoir procédé à une chirurgie de réassignation — ablation du pénis et création d’un vagin — sur un jeune homme, Jean-Éric O., deux mois seulement après la première consultation, sur la base d’un examen psychiatrique ambigu. Après l’opération, Jean-Éric O. s’est suicidé. La cour a jugé que cette nécessité ne pouvait être admise qu’à la condition d’être « prouvée de façon très rigoureuse, l’opération pouvant parfois elle-même conduire le patient au suicide ». Cette jurisprudence est toujours en vigueur : un acte irréversible n’est licite que si le consentement a été rigoureusement vérifié. La France est entrée en 2025 dans une logique que de plus en plus de pays sont en train d’abandonner.Comment la France se situe-t-elle par rapport à ses voisins européens ? La Finlande a fait machine arrière dès 2020. La Suède en 2022. La Norvège en 2023. Le Royaume-Uni a publié en 2024 le rapport Cass, une évaluation indépendante commandée par le NHS qui a conclu à un effondrement méthodologique des pratiques, a fermé sa clinique de genre pédiatrique et mis fin à la prescription de bloqueurs de puberté chez les mineurs. Tous ces revirements ont la même cause : une évaluation indépendante des pratiques, conduite après une décennie d’expansion mal contrôlée, qui a conclu à la nécessité d’une rigueur clinique accrue. La France, pendant ce temps, n’a toujours aucun texte encadrant les interventions sur les mineurs. Et quand la HAS publie enfin ses recommandations pour les majeurs, en juillet 2025, elle aboutit à l’inverse exact de ce que font ses voisins : moins d’évaluations psychiatriques, moins d’avis spécialisés avant la chirurgie, donc moins de garde-fous. La France est entrée en 2025 dans une logique que de plus en plus de pays sont en train d’abandonner. Le discours dominant, qui est aussi celui de la HAS, pose que la transition médicale aide les personnes trans à se sentir mieux dans leur corps. Et pourtant, en Finlande, une étude majeure publiée tout récemment l’établit : chez les jeunes qui suivent une transition médicale, la morbidité psychiatrique sévère explose après deux ans ; elle passe de 9,8 à 60,7 % chez ceux qui transitionnent vers une identité féminine, de 21,6 à 54,5 % chez ceux qui transitionnent vers une identité masculine. Contrairement au catéchisme de la HAS, la transition médicale ne résout pas la souffrance psychiatrique : elle l’aggrave. Comment la HAS a-t-elle pu, dans ces conditions, adopter des recommandations supposant moins d’évaluations psychiatriques ? Ces recommandations sont incompréhensibles, sinon impardonnables, dès lors qu’elle reconnaît elle-même la prévalence massive des troubles psychiatriques chez les personnes trans, tout en refusant de systématiser l’avis psychiatrique avant la chirurgie ; et qu’elle organise sciemment un dispositif d’évaluation du consentement d’où les psychiatres sont exclus — en exécution, il est vrai, des directives de l’ancien ministre Olivier Véran, de 2021. Cela dit, ces incohérences sont le miroir de celles mises en lumière par les fuites concernant la WPATH (World Professional Association for Transgender Health) en 2024 — les fameux « WPATH Files ». Cette organisation, qui établit les standards mondiaux de la prise en charge trans, a influencé la composition du groupe de travail de la HAS et ses recommandations. Qu’ont révélé ces fuites ? D’abord, des conversations sur des essais empiriques sans protocole, sur des médicaments utilisés sans indication, sans contrôle, sans suivi. Ensuite, que les praticiens WPATH promeuvent la prescription de bloqueurs de puberté à des mineurs tout en étant conscients que leurs patients sont trop jeunes pour mesurer la portée de la décision de transition — et tout en sachant que nombre d’entre eux, près d’un tiers selon une étude néerlandaise présentée au Symposium WPATH en 2022, regretteront leur choix. La HAS n’a tiré aucune conséquence de ces « WPATH Files » : les membres pro-WPATH sont restés dans son groupe de travail et ses recommandations, publiées seize mois plus tard, se réfèrent à plusieurs reprises aux standards de cette organisation.La HAS distingue tout de même les mineurs des majeurs — lesquels ont juridiquement le droit de disposer de leurs corps. Mais ce découpage est médicalement aberrant. Elle a publié en 2025 ses recommandations pour les majeurs et renvoyé à 2027 celles sur les mineurs — comme si la frontière administrative des 18 ans avait une traduction médicale. Mais elle n’en a pas ! Le cortex préfrontal n’achève sa maturation qu’autour de 25 ans, parfois au-delà ; or c’est justement la région du cerveau qui permet d’anticiper les conséquences à long terme et de résister aux pressions émotionnelles. Le rapport britannique Cass en tire la conclusion logique : il recommande que les services de transition assurent un suivi jusqu’à 25 ans, non jusqu’à 18. C’est d’autant plus grave que c’est cette population de jeunes qui est aujourd’hui la plus exposée au phénomène.Les taux de satisfaction post-transition publiés par la HAS sont très élevés. Comment lire ces chiffres ?C’est en effet ce que la HAS met en avant dans son argumentaire. Mais ces taux de satisfaction proviennent d’études qu’elle classe elle-même au « niveau de preuve faible » — le plus bas de sa propre échelle —, majoritairement rétrospectives, à effectifs limités, aux critères de jugement hétérogènes. Et la quasi-totalité des recommandations qui en découlent est classée « accord d’experts », c’est-à-dire fondées non sur des études mais sur le seul accord des membres du groupe de travail. L’étude finlandaise que j’évoquais, elle, est une cohorte exhaustive avec vingt-cinq ans de suivi : incomparablement plus solide, dans la propre classification de la HAS, que ce sur quoi celle-ci fonde ses recommandations.Il y a aussi ce que la HAS ne dit pas : que l’opération de mastectomie altère aussi la sensibilité de la poitrine, parfois lourdement ; que sans l’emploi à vie d’un dilatateur, le vagin des femmes trans se refermerait, et que cela arrive malgré tout dans 5 à 14 % des cas ; que près de 40 % des opérés sont réopérés, tous motifs confondus. Qu’on peut certes doter les hommes trans d’un pénis, mais qu’il ne pourra jamais durcir seul, que le patient devra actionner à la main, préalablement à chaque rapport, une petite pompe — sachant que la moitié de ces dispositifs ne fonctionnent plus après cinq ans. Selon la HAS elle-même, à peine un homme opéré sur trois estime avoir une vie sexuelle satisfaisante…Le contre-argument souvent opposé est que la détransition reste toujours possible. On ne peut pas complètement détransitionner, y compris lorsque la transition n’a été « que » médicamenteuse. Une jeune femme qui interrompt sa testostérone garde sa voix grave, sa pilosité virile, ses épaules élargies et souvent une calvitie que la repousse de cheveux ne corrige pas. Le clitoris qui s’est développé sous l’effet des hormones ne rediminue jamais. Un jeune homme qui arrête de prendre ses œstrogènes devra faire retirer ses seins chirurgicalement. Mais aucune chirurgie ne rendra leur taille initiale à des testicules dont le volume a diminué, ni ne rétablira la fonction érectile du pénis, ni ne lèvera une stérilité installée. Et les années feront encore payer l’addition : os fragilisés, risques cardio-vasculaires accrus, cancers favorisés. Tous ces effets sont documentés depuis longtemps dans la littérature scientifique — au point que la HAS n’a pas osé les passer entièrement sous silence. Mais elle les minore quand elle les recense et elle ne dit rien sur le caractère irréversible des effets de l’hormonothérapie. Les détransitionneurs sont nombreux à dire qu’ils n’ont pas reçu l’évaluation médicale qui leur aurait permis de mesurer ce qu’ils faisaient.Les témoignages de détransitionneurs sont désormais nombreux et publics. Qu’apportent-ils au débat médical et juridique ?Ils donnent lieu à des études scientifiques de cohortes, de sorte que les données dépassent désormais le stade de l’accumulation de faits divers. Et aux séquelles physiques, source de grande souffrance, s’ajoute une autre détresse, plus secrète : celle de ne plus se reconnaître dans aucune identité — ni dans le sexe d’origine qu’on a fui, ni dans le sexe d’arrivée qui se dérobe. Lorsqu’on les interroge sur ce qui a péché, ils sont nombreux à dire la même chose : qu’ils n’ont pas reçu, avant d’engager leur transition, l’évaluation médicale qui leur aurait permis de mesurer ce qu’ils faisaient. La HAS prescrit que « l’identité de genre ne doit pas faire l’objet d’une évaluation psychiatrique spécifique ». Or c’est précisément cette vérification qui a manqué aux détransitionneurs, selon ce qu’ils nous disent, rétrospectivement.Ce reproche vient d’être consacré par la justice américaine. En 2026, devant la Supreme Court de l’État de New York (juridiction de première instance), une jeune femme de 22 ans, opérée d’une mastectomie à 16 ans, a obtenu deux millions de dollars de dommages et intérêts contre le psychologue qui l’avait orientée et le chirurgien qui l’avait opérée — pour défaut d’évaluation préalable des comorbidités psychiatriques et défaut de consentement éclairé. Même un membre de la WPATH a témoigné contre les cliniciens. Le mouvement d’affirmation de genre est désormais attaqué jusque dans sa propre maison.Vous avez été saisie par la mère de Vincent. Qu’est-ce qui vous a conduite à accepter de l’assister ? Je connaissais suffisamment le sujet sur le plan technique pour être scandalisée. Mais le récit de la mère de Vincent m’a bouleversée. Elle parle tellement joliment de son enfant — de son caractère joyeux, espiègle, de son intelligence, de ses dons, cette enfant « douée pour tout ce qu’elle entreprend », de leur complicité, cette complicité perdue. Et elle a beau n’évoquer qu’à demi-mot la torture permanente qu’est pour elle la rupture de leur lien, ça suffit pour vous tordre le ventre. Il y a peu de souffrances pires pour un parent que celle d’être rejeté par son enfant. Aucune vie heureuse n’est possible quand cela vous arrive, quoi que cette vie vous offre par ailleurs. C’est à cette aune qu’il faut mesurer l’ampleur de l’abnégation dont la mère de Vincent a fait preuve en me sollicitant. Et c’est dans la façon qu’a Problematik de prétendre qu’elle veut du mal à son fils que son article est particulièrement abject.