ENTRETIEN. Du Guatemala à l’entourage de Trump, le chercheur André Gagné décrypte dans son dernier livre le rapport à la puissance et à la démocratie des pentecôtistes, mouvement chrétien en pleine expansion.C’est un courant religieux qui transforme le paysage politique et géopolitique mondial. De l’influence de Donald Trump aux tragédies historiques du Guatemala, André Gagné analyse la « théologie de la puissance » des mouvements néo-pentecôtistes et charismatiques et le désir croissant de certains groupes d’exercer un contrôle sur les institutions dans son dernier ouvrage Chrétiens en quête de puissance (Labor et Fides). Directeur du département d’études théologiques de l’Université Concordia (Montréal), mais aussi ancien pasteur au sein de cette mouvance, il s’appuie sur son expertise académique et son expérience de terrain.Le Point : Votre livre explore le rapport au politique des pentecôtistes. Qui sont ces « chrétiens en quête de puissance » ?André Gagné : On réduit souvent le pentecôtisme à la glossolalie – le parler en langues – mais c’est bien plus complexe et nuancé. Les pentecôtistes sont des chrétiens qui mettent l’accent sur le salut comme expérience transformatrice opérée par l’Esprit Saint et incluent aussi des phénomènes pneumatologiques – le pneuma, c’est le terme grec pour esprit ou souffle – : prophéties, visions, guérisons, miracles. Ces dons de l’Esprit, ces charismata sont recherchés, valorisés, consciemment encouragés comme signes de la présence de Dieu au sein de leurs communautés.Leur référence première est le verset 8 du premier chapitre des Actes – « Vous recevrez une puissance et vous serez mes témoins ». La puissance, c’est d’abord celle de l’Esprit Saint reçue à la Pentecôte, en vue de la proclamation de l’Évangile parmi toutes les nations. Mais chez certains, cette puissance déborde vers le pouvoir politique. Si l’on a reçu la puissance de l’Esprit, alors Dieu nous appelle aussi à manifester ce pouvoir dans les sphères politiques – transformer les nations, aligner la société sur la volonté divine, sur les principes du Royaume de Dieu. C’est le dominionisme : l’idée que les chrétiens sont appelés par Dieu à exercer leur autorité en prenant le contrôle des institutions sociales, culturelles et politiques d’une nation.Il y a évidemment plusieurs courants, très différents. Mais c’est un sujet majeur : le pentecôtisme et le charismatisme constituent aujourd’hui la forme du christianisme en plus forte croissance dans le monde. En 2026, on est autour de 676 millions de pentecôtistes et charismatiques. En 2050, ils seront 1,1 milliard – soit à peu près le tiers des chrétiens dans le monde. C’est une mouvance dont l’impact politique mondial, considérable, s’est manifesté bien avant les États-Unis.Effectivement, vous commencez dans votre livre par un exemple sans doute un peu oublié, mais terrible : le Guatemala.En 1982, au Guatemala, à la suite d’un coup d’État mené par des officiers de l’armée, le général Efraín Ríos Montt devient le premier dirigeant pentecôtiste à accéder au pouvoir d’État. L’un de ses premiers gestes est de suspendre la Constitution. La foi pentecôtiste de Ríos Montt va façonner entièrement sa vision du pays et l’exercice du pouvoir. Il s’adresse à la nation de façon hebdomadaire dans des allocutions qui ont des allures de sermons : renouveau moral, anticommunisme, discours très hostile au catholicisme….Puis vient l’horreur. L’armée mène des campagnes de terreur contre des civils, en grande majorité des communautés autochtones, accusées de soutenir la guérilla. Dans le chaos, elle procède à l’extermination de villages entiers. Au cours de l’été 1982, les estimations font état de 3 000 à 10 000 personnes assassinées.Ce que le pentecôtisme offre, c’est une expérience incarnée de DieuAndré GagnéCe qui est absolument glaçant, c’est la justification théologique. Un pasteur de l’église El Verbo va ainsi déclarer que l’armée ne massacre pas des Indiens – elle massacre des démons, parce que ces populations sont possédées et communistes. Et Ríos Montt est comparé au roi David de l’Ancien Testament. Ces images de leaders politiques choisis par Dieu pour accomplir un certain ménage de la nation, c’est une constante de cette théologie politique.Et pourtant ce génocide n’a pas porté préjudice à ce courant religieux…Les chiffres parlent d’eux-mêmes : la population pentecôtiste et charismatique au Guatemala était d’environ 197 000 fidèles en 1970 ; en 2025, on est à 9 millions, avec des projections à 14 millions en 2050. D’autres présidents pentecôtistes ont suivi.La question de fond, c’est : comment ces gens en sont venus à légitimer de telles actions par leur manière de lire les textes bibliques. Il y a une problématique herméneutique réelle : c’est une lecture narrative où les croyants alignent les événements de leur propre vie sur les récits bibliques. Paula White-Cain, la conseillère spirituelle de Trump, l’illustre parfaitement : elle lit un texte biblique, raye le nom du personnage et inscrit le sien en marge. Dans le cas de Ríos Montt, on fait appel à des récits de guerre et de conquête de l’Ancien Testament. Et toute la dimension du combat spirituel qu’on voit émerger aujourd’hui aux États-Unis et ailleurs est souvent ancrée dans ces mêmes récits.Trump a été réélu avec un soutien évangélique encore plus massif qu’en 2020. Comment expliquez-vous cette fidélité, malgré les scandales et positions souvent contraires aux valeurs chrétiennes ?C’est avant tout un rapport transactionnel. Trump a besoin de cet électorat, et il aura toujours une sensibilité à leurs griefs et à leurs préoccupations. Et les évangéliques savent que pour faire advenir leur agenda politique, ils ont besoin de quelqu’un comme Trump.Comment expliquez-vous cette force de séduction massive du mouvement dans le monde moderne ? Qu’est-ce qui le rend si attrayant dans des sociétés plus ou moins sécularisées ?Il y a d’abord, un enracinement historique profond : le pentecôtisme n’émerge pas de nulle part. Ses racines remontent au XVIIe-XVIIIe siècle, dans des groupes en réaction contre une foi jugée trop institutionnelle ou trop cérébrale après la Réforme. Il hérite d’un christianisme expérientiel centré sur une rencontre personnelle avec Dieu plutôt que sur le seul dogme. Ce que le pentecôtisme offre, c’est une expérience incarnée de Dieu. Pas un dogme à réciter, pas une liturgie à suivre, mais une présence à ressentir dans son corps. On vit l’expérience de Dieu. La Bible est valorisée, bien sûr, mais ce qui prime, c’est cette connexion avec l’Esprit, cette proximité avec Dieu.Et puis il y a ce que j’appellerais une démocratisation de l’Esprit. Ce n’est pas réservé à une élite. Dieu peut me toucher, me parler, me guider – et c’est un Dieu qui intervient encore aujourd’hui, pas un Dieu lointain et figé. C’est profondément attrayant. Et c’est pour cela que la croissance se poursuit, y compris là où le catholicisme recule – une étude du Pew Research Center récente sur 24 pays le confirme. S’il y a croissance du christianisme en ce moment dans le monde, c’est très largement porté par cette expression-là.Le mouvement pentecôtiste semble rencontrer des difficultés avec les mécanismes et institutions démocratiques.Les problèmes démocratiques se concentrent surtout dans les églises néo-pentecôtistes et néo-charismatiques indépendantes – les églises de type Parole de Foi, Évangile de la prospérité, ou de la Nouvelle Réforme Apostolique-. Là, on a affaire à des leaders charismatiques qui fonctionnent comme des chefs d’entreprise : le pouvoir administratif n’est pas entre les mains de la communauté, mais d’un individu fort qui désigne lui-même son équipe apostolique. Les membres n’ont pas de pouvoir démocratique pour dire que quelque chose ne fonctionne plus.Quand ce leader faillit – et les exemples d’abus spirituels et de dérives autoritaires se multiplient – l’église s’effondre, faute de structure pour prendre le relais.Les églises pentecôtistes classiques, issues des réveils du XIXe-XXe siècle – on peut penser à Azusa Street et à d’autres avant elle – fonctionnent davantage sur un modèle dénominal avec des éléments démocratiques plus présents. Les charismatiques au sein des grandes traditions établies – catholiques, anglicans, orthodoxes, protestants – héritent également de structures qui offrent des garde-fous.Vous avez vous-même été pasteur pentecôtiste, avant de vous engager dans un autre chemin, celui de la recherche en théologie. Qu’est-ce qui vous a marqué dans cette expérience ?Ce que je retiens principalement, c’est l’impossibilité de poser des questions, de douter ou de remettre en cause les positions prises par les autorités.Pendant plusieurs années, j’observais que les pratiques de notre église ne correspondaient pas à ma compréhension des textes bibliques. Lorsque j’essayais d’en débattre, je me heurtais à une absence totale d’ouverture. C’est ce qui m’a finalement conduit à quitter le mouvement. J’ai été invité à partir.Comment contrer les dérives antidémocratiques, voire les tentations théocratiques de certaines églises pentecôtistes ?Cela ne pourra pas venir de la société séculière, perçue comme ennemie. Les autres chrétiens peuvent (et doivent) réagir : le pape Léon XIV en est un bel exemple. Mais ce sera beaucoup plus efficace si ça vient de gens qui parlent le même langage, qui partagent la même expérience de l’Esprit. Il existe d’ailleurs au sein du pentecôtisme un courant œcuménique réel et des mouvements qui s’élèvent contre les abus. La Global Prophetic Alliance se mobilise sans ambiguïté contre toutes les dérives qu’on observe aux États-Unis et contre la quête de puissance politique, allant jusqu’à déclarer que le nationalisme chrétien est un péché. Ce sont des paroles dures à l’endroit de leurs propres coreligionnaires.Il y a aussi Pentecostals and Charismatics for Peace and Justice, fondée en 2001 – une organisation œcuménique, multiculturelle, inclusive, dont la mission est de promouvoir la paix, la justice et la réconciliation au sein des communautés pentecôtistes et charismatiques à travers le monde. Leur site publie des analyses critiques des politiques migratoires de Trump. Ce sont des gens qui voient clair, et qui parlent le même langage spirituel que les milieux qu’ils critiquent – c’est précisément pour cela qu’ils peuvent être entendus.« Chrétiens en quête de puissance », d’André Gagné (Labor et Fides, 211 p., 22 €, en librairies depuis le 13 mai).
André Gagné : « Chez certains pentecôtistes, la puissance de l’Esprit déborde vers le pouvoir politique »
ENTRETIEN. Du Guatemala à l’entourage de Trump, le chercheur André Gagné décrypte dans son dernier livre le rapport à la puissance et à la démocratie des pentecôtistes, mouvement chrétien en pleine expansion.







