Des milliers d’évangéliques se sont réunis à Washington lors d’un événement soutenu par la Maison-Blanche. Dans les prières et les références bibliques affleure une conviction : Donald Trump est l’instrument du redressement spirituel et politique de la nation.Jackie Kirkwood est venue de l’Indiana avec les membres de son église qui « prient pour la restauration des fondements divins de la nation ». Car « les enfants de Dieu se sont détournés de lui. Et notre nation est devenue semblable à Sodome et Gomorrhe ». Comme elle, ils sont des milliers, rassemblés pour une prière de huit heures, qui transforment une partie du National Mall de Washington en église évangélique. Mains ouvertes vers le ciel, yeux mi-clos, ils se balancent au son des tubes chrétiens. Ils chantent avec Chris Tomlin, star qui a engrangé un Grammy Award, 23 Dove Awards, et une fortune estimée jusqu’à 30 millions de dollars. La scène imite le chœur d’une église, avec une croix sur le vitrail central et un défilé de scènes de l’Histoire des États-Unis sur les deux autres. L’événement, organisé par Freedom 250, partenariat public-privé soutenu par la Maison Blanche, s’appelle « Rededicate 250 : Jubilé national de prière, de louange et d’action de grâce ». Il s’agit de « reconsacrer » les États-Unis à Dieu. Le 17 mai 1776, le Congrès continental, pendant la Révolution américaine, avait appelé à « une journée d’humiliation, de jeûne et de prière ». Celle-ci s’inscrit dans les commémorations des 250 ans de l’indépendance des États-Unis, le 4 juillet 1776.Huit heures pour « reprendre » le pays« Nous reprendrons ce pays. Nous reprendrons chaque nation, car nous les arracherons au diable, à l’impiété, au mal et à la perversité, poursuit Jackie Kirkwood. Quand certains ne soutiennent pas Israël, vous remarquerez qu’il leur arrive malheur, car les bénédictions tombent sur ceux qui bénissent le peuple de Dieu. » C’est sa version de la chrétienté égarée. D’autres invoquent des motifs différents. « Les chrétiens ont été persécutés pendant les quatre dernières années, sous le gouvernement (de Joe) Biden », affirme Cathy Callan. « On a été totalement censurés sur les réseaux sociaux, parce qu’on disait la vérité », sur le vaccin contre le Covid. Elle est venue de l’État de Washington, à l’autre bout du pays, ses quatre nuits d’hôtels lui coûtent 2 000 dollars. « Il y a 250 ans, nos pères fondateurs se sont réunis pour prier pour notre nation, et nous le faisons à nouveau, sous la présidence de Trump », se réjouit-elle. Trump « est un chrétien, il a plein de pasteurs qui prient sur lui. » Eli Valle, venu du Michigan, se réjouit : « C’est magnifique de voir notre pays se consacrer à nouveau à Dieu. On voit ce qui se passe : ils ont retiré la Bible des écoles, la prière, les Dix Commandements. Et quelle occasion de nous rassembler avec les chrétiens qui aiment cette nation et qui aiment Dieu pour une nouvelle consécration, pour réintroduire le christianisme dans ce pays ! »La séparation de l’Église et de l’État en débatCes discours sont typiques du nationalisme chrétien, qui mêle politique et religion. Leur séparation fait l’objet de débats depuis la fondation des États-Unis. Comme le rappelle Jerome Copulsky, spécialiste des questions religieuses à Georgetown, dans un essai pour Religion News, « contrairement à la Déclaration d’indépendance – qui invoquait “la loi naturelle et le Dieu de la nature” », et parlait du “Créateur” conférant des droits et du “Juge suprême du monde” – ou aux Articles de la Confédération, qui évoquaient le “Grand Gouverneur du monde”, la Constitution fédérale proposée à Philadelphie en 1 787 ne contenait aucune mention de la divinité. » En 1791, le premier amendement protège la religion de l’ingérence de l’État, c’est ce que Thomas Jefferson appelle le « mur de séparation entre l’Église et l’État ». « Malgré l’acceptation générale de cet arrangement, la pression pour christianiser formellement la Constitution n’a jamais disparu », écrit Copulsky.Le gouvernement de Trump, plus qu’aucun autre, associe publiquement la nation à une religion particulière. Il a créé trois comités sur la religion : le Groupe de travail pour éradiquer le biais antichrétien, au ministère de la Justice et, à la Maison-Blanche, le Bureau de la foi et la Commission sur la liberté religieuse. Dan Patrick, son directeur, a décrété que la séparation de l’Église et de l’État était « le plus grand mensonge qui ait été raconté en Amérique depuis sa fondation ».« Une nation de prière »Ce dimanche, des membres du gouvernement apparaissent, en vidéo. JD Vance, vice-président, déclare que les États-Unis sont « une nation de prière », que la foi a façonné le pays. Marco Rubio, secrétaire d’État, assure : « L’âme de notre nation a toujours été enracinée dans une foi ancienne. » Pete Hegseth, Secrétaire à la Défense, apôtre d’une « croisade américaine » (titre de son livre), qui a intégré le langage et le culte chrétiens à son rôle, raconte le campement d’hiver de Valley Forge (décembre 1777-1778) : « Au milieu de ces nuits sombres, de la perte et du désespoir, du manque de soutien adéquat, George Washington a accompli un acte profond : il a prié. Prions comme il l’a fait. Prions sans cesse. Prions pour notre nation. À genoux. » Mike Johnson, président de la Chambre, vient en personne. « (Des) voix ont cherché à déformer la vérité évidente que nous connaissons si bien et que nos fondateurs proclament avec force dans la Déclaration : nos droits ne proviennent pas du gouvernement, ils viennent de toi, notre Créateur et Père céleste », proclame-t-il.Donald Trump, filmé dans le Bureau ovale, lit enfin un passage de la Bible. La vidéo a déjà été utilisée lors d’un marathon de lecture de la Bible, qui a duré une semaine, au Musée de la Bible de Washington, le mois dernier. Dans ces versets du deuxième livre des Chroniques, chapitre VII, verset 14, le roi Salomon, priant pour consacrer le Temple de Jérusalem, implore la miséricorde de Dieu si une génération à venir pêche, est punie par une catastrophe militaire ou naturelle, puis se repent. Dieu répond : « Si mon peuple, sur lequel est invoqué mon nom, s’humilie, s’il prie et cherche ma face, s’il revient de ses mauvaises voies, moi j’écouterai des cieux, je pardonnerai son péché et je guérirai son pays. » C’est un classique de ceux qui soutiennent que les États-Unis ont été fondés comme une nation chrétienne, il lie la prospérité de la nation à la piété de ses citoyens. Il est aussi prisé des nationalistes chrétiens. Lors de l’assaut du Capitole par des partisans de Trump le 6 janvier 2021, Couy Griffin, fondateur de Cowboys for Trump, un fan-club qui se rendait à cheval à ses meetings, l’avait lu au mégaphone.Des chefs religieux se succèdent, dont un seul qui n’est pas chrétien, le rabbin orthodoxe Meir Soloveichik qui déclare que « l’antisémitisme est totalement contraire aux valeurs américaines », allusion aux débats qui divisent la droite. Et Eric Metaxas, podcasteur conservateur, évoque… le projet de salle de bal de Trump. « Difficile à croire qu’il ait fallu deux siècles au Seigneur pour élever un grand homme afin de construire enfin cette salle de bal à sa juste place. C’est extraordinaire. Nous n’avons eu à attendre que 200 ans ! » Trump avait promis, après avoir détruit l’aile Est de la Maison-Blanche sans autorisation, que la salle de bal coûterait 400 millions, sur fonds privés. Il demande maintenant une enveloppe fédérale de 1 milliard de dollars. Personne, dans cette assemblée, ne le critiquera pour cela.Trump « le guérisseur » Le mois dernier, sur Truth Social, Trump a posté une image le montrant en Jésus, guérissant un malade. Que représente Jésus pour Eli Valle et son ami, Adam Ghosh ? « Le fils de Dieu », répondent-ils. Et comment ont-ils réagi à l’image postée par Trump ? « Je ne l’ai pas vue », répondent-ils en chœur. « Mais si j’ai appris une chose, c’est de ne jamais juger les autres », ajoute Adam Ghosh. Après tout, insiste Eli Valle, « nous tous, ici-bas, sommes pécheurs. » Stephen Hope, pasteur itinérant depuis 18 ans, contrarié d’avoir dû laisser sa croix à l’entrée, a une autre réponse : « D’après mes sources, il n’a pas posté cette photo lui-même. Je pense que ça a été fait par quelqu’un d’autre. » Moïse, note-t-il, a eu le même problème, après avoir été si proche de Dieu sur la montagne que son visage « brillait d’une façon que personne n’avait jamais vue », ce qui avait engendré de la jalousie. « Quand on occupe une position importante et qu’on parle de Dieu d’une manière qu’aucun président n’a jamais vraiment osé faire », les réactions sont hostiles. Cathy Callan aussi estime qu’il n’a « pas posté ça ». « Quelqu’un d’autre l’a mis et il n’était pas en Jésus, il était en guérisseur », et non en docteur, car Cathy Callan ne croit pas en la médecine des grands labos. Aura Moody, catholique, est venue pour « louer le Seigneur et remercier Dieu pour les bienfaits qu’il a accordés aux États-Unis d’Amérique, et aussi pour prier pour le président Trump et son administration afin de sauver les États-Unis de la destruction intérieure orchestrée par les démocrates et la gauche radicale » Jésus, pour elle, « représente l’amour, la paix, la prospérité et tout, et surtout, la vie, du ventre à la tombe. » L’image de Trump ? « Ça a été mal interprété par la gauche. Il essayait de plaisanter, vous savez, c’est un blagueur. » Comment fallait-il l’interpréter ? « Il essaie d’unir tous les pays pour la paix. C’était probablement le message qu’il voulait transmettre, mais la gauche et les démocrates l’ont mal interprété. » Trump « essaie de guérir les États-Unis d’Amérique et le monde entier. » Il y a quelques jours, des leaders évangéliques ont inauguré et béni une statue dorée de 6,7 mètres de Trump, le poing levé, dans le club Trump National Doral de Miami – le « Don Colosse ». Certains l’ont comparée au veau d’or.