Isolée dans l’administration Trump, la directrice du renseignement quitte Washington pour raisons familiales. Portrait d’une figure inclassable, passée des rangs démocrates au cœur du trumpisme.Elle était la femme la plus puissante du renseignement américain… ou peut-être la plus seule. Tulsi Gabbard, figure atypique passée des rangs démocrates au cœur du trumpisme, a annoncé vendredi 22 mai sa démission de la direction du renseignement national. Officiellement, pour soutenir son mari, Abraham Williams, atteint d’un cancer rare. Officieusement, c’est la fin d’un parcours aussi imprévisible que solitaire. Dans une lettre adressée à Donald Trump, Tulsi Gabbard écrit : « Mon mari, Abraham, a récemment reçu le diagnostic d’une forme extrêmement rare de cancer des os. À cette heure, je dois me retirer du service public et me tenir à ses côtés afin de le soutenir pleinement dans ce combat. » Le président américain lui a immédiatement rendu hommage sur Truth Social : « Tulsi a fait un boulot incroyable et elle nous manquera. »La Maison Blanche l’a laissée partir à ses conditions. Pas de limogeage, pas de communiqué assassin. Mais à Washington, plusieurs sources décrivent depuis des mois une mise à l’écart progressive. Courtisée à son arrivée, Tulsi Gabbard aurait perdu l’essentiel de son influence dans l’entourage de Trump.Une directrice sans (véritable) pouvoir ?Le constat est aujourd’hui largement partagé à Washington. Tulsi Gabbard n’a jamais réellement exercé l’autorité que suppose sa fonction. Le poste de directeur du renseignement national, créé après les attentats du 11-Septembre afin de coordonner les dix-huit agences de renseignement américaines, devait théoriquement faire d’elle la principale conseillère du président en matière de renseignement stratégique. Mais, selon plusieurs responsables américains interrogés par la presse, Donald Trump ne lui a jamais accordé cette place.Le magazine The Atlantic résume cette cruelle marginalisation : « La faible considération de Donald Trump pour le Bureau du directeur du renseignement national, et, plus encore, pour celle qui en occupait la tête, se mesure au fait qu’au moment même où le président peaufinait les derniers préparatifs de l’invasion du Venezuela et l’enlèvement de son dirigeant, Tulsi Gabbard publiait des photographies d’elle sur une plage d’Hawaï.» « Elle n’aurait jamais dû être nommée à ce poste »Le Wall Street Journal confirme qu’elle fut progressivement tenue à l’écart des grandes décisions stratégiques. Le quotidien note qu’elle « était de plus en plus marginalisée dans les décisions importantes » et rappelle qu’elle était arrivée au poste « avec peu d’expérience dans le domaine du renseignement ». Même au sein de l’appareil sécuritaire, beaucoup considéraient que le véritable centre de gravité du renseignement américain s’était déplacé vers la CIA et son directeur John Ratcliffe.L’ancien haut responsable du renseignement Larry Pfeiffer, interrogé par PBS, va plus loin encore : « Elle n’aurait jamais dû être nommée à ce poste. Une fois en fonction, je ne pense pas qu’elle n’ait jamais pleinement compris les responsabilités qui étaient les siennes dans la gestion de cet immense ensemble de dix-huit agences. » Une intruse, donc ? Peut-être Washington ne l’a-t-il jamais considérée autrement.La dissidente dans un univers de clansCar Tulsi Gabbard n’appartient à aucun sérail traditionnel. Née en 1981 dans les Samoa américaines et élevée à Hawaï, elle grandit loin des centres historiques du pouvoir américain. Hindoue, vétérane de la guerre d’Irak, première élue américano-samoane du Congrès, elle construit très tôt une identité politique atypique.Son parcours militaire façonne durablement sa vision du monde. Engagée dans la Garde nationale hawaïenne en 2003, déployée en Irak puis au Koweït, elle développe une conviction qui deviendra l’axe central de toute sa carrière. Les États-Unis se sont perdus dans des guerres sans fin, menées au nom d’un interventionnisme idéologique devenu contre-productif.Cette position fait d’elle une figure singulière au sein du Parti démocrate. Élue à la Chambre des représentants en 2012, elle soutient Bernie Sanders contre Hillary Clinton lors des primaires de 2016 et démissionne du Comité national démocrate pour protester contre le traitement réservé au sénateur du Vermont.De l’isolationnisme au MAGA, il n’y a qu’un pasMais le véritable point de rupture survient en 2017. Cette année-là, Tulsi Gabbard rencontre Bachar el-Assad à Damas. Aux États-Unis, le scandale est immense. Beaucoup l’accusent alors de relayer les intérêts russes au Moyen-Orient. Ses prises de position sur Edward Snowden, Julian Assange ou l’OTAN accentuent encore cette réputation sulfureuse. Peu à peu, elle devient une figure suspecte pour l’establishment démocrate.Puis vient la mue. En 2022, Tulsi Gabbard claque la porte du Parti démocrate, l’accusant d’être devenu « élitiste » et « belliciste ». Deux ans plus tard, elle rejoint Donald Trump. Pour le mouvement MAGA, c’est une prise de choix : une ex-démocrate, vétérane, anti-guerre et sceptique face à Washington. Une caution anti-interventionniste idéale. Pourtant, cette conversion laisse un goût d’étrangeté.Le divorce iranien Les tensions en politique étrangère surgissent rapidement. Tulsi Gabbard, isolationniste convaincue, milite pour un désengagement américain. Trump, lui, oscille entre cette ligne et un nationalisme plus classique. Le cas iranien va tout faire éclater. Au printemps 2025, devant les sénateurs, elle déclare que l’Iran « n’a pas de programme nucléaire militaire ». Une analyse conforme à l’évaluation générale de la communauté du renseignement américain. Donald Trump balaie publiquement son avis : « Je me fiche de ce qu’elle a dit. »L’humiliation est considérable. Quelques mois plus tard, alors que la Maison Blanche prépare des frappes contre des installations nucléaires iraniennes, Gabbard diffuse une vidéo dénonçant les « élites politiques » et les « va-t-en-guerre » qui rapprochent le monde de « l’anéantissement nucléaire ». Selon plusieurs anciens responsables interrogés par PBS, Donald Trump interprète cette intervention comme une tentative directe d’influencer sa décision militaire. Elle ne s’en remettra jamais politiquement.« Le départ de Tulsi Gabbard affaiblit l’aile anti-guerre du mouvement MAGA. » résume le magazine The Economist. Car son éviction marque aussi le recul d’un courant idéologique qui espérait réorienter durablement la politique étrangère républicaine vers une forme de nationalisme non interventionniste.Les obsessions du trumpismePour tenter de retrouver les faveurs présidentielles, Tulsi Gabbard s’est progressivement investie dans des combats plus directement liés aux obsessions politiques de Donald Trump. Elle mène des purges internes au sein du renseignement américain, dénonçant ce que le président appelle la « politisation » des agences fédérales.Elle soutient également les efforts visant à remettre en cause certains aspects de l’élection présidentielle de 2020. Sa présence remarquée lors d’une opération du FBI dans le comté de Fulton, en Géorgie, alors au cœur des accusations de fraude électorale de Trump, choque jusque dans son propre camp. Politico décrit une scène « étonnante » où la directrice du renseignement, sans compétence judiciaire directe, apparaît personnellement sur les lieux d’une perquisition liée aux élections. Le sénateur démocrate Jon Ossoff dénonce alors une responsable « rôdant bizarrement et personnellement » autour d’un camion du FBI.Même certains responsables de l’administration Trump s’interrogent anonymement sur sa présence. Cette implication nourrit les accusations de politisation du renseignement américain. Plusieurs élus démocrates réclament des explications officielles sur le rôle exact joué par Gabbard dans l’opération. Trop pacifiste pour les va-t-en-guerre, trop attachée au drapeau pour les progressistes, trop rebelle pour les loyalistes de Trump. Son départ sonne comme l’échec d’une ambition : greffer une vision stratégique sur un mouvement qui n’en veut pas.
La démission fracassante de Tulsi Gabbard révèle la fracture du trumpisme sur l’Iran
Isolée dans l’administration Trump, la directrice du renseignement quitte Washington pour raisons familiales. Portrait d’une figure inclassable, passée des rangs démocrates au cœur du trumpisme.










