PANTHÉON. Alors qu’elle livre à Paris son nouveau one-woman-show, l’humoriste se confie sur les artistes qui l’ont influencée et la révélation que fut le théâtre pendant son enfance.Ça va ça va. Le titre du spectacle que Camille Chamoux reprend ces jours-ci au Théâtre des Bouffes-Parisiens, à Paris, sonne étrangement au regard de l’actualité internationale. Cinq ans après son « seule-en-scène » Le Temps de vivre (couronné par un molière) où elle prônait un mélange d’optimisme et de résignation face aux effets ravageurs de la révolution technologique en cours dans nos existences, l’humoriste, révélée il y a douze ans par l’excellent Née sous Giscard, partage cette fois-ci ses angoisses et ses interrogations face au temps qui passe et aux épreuves de la vie. Toujours aussi drolatique, parfois un brin plus mélancolique, Camille Chamoux se produit accompagnée par le pianiste Gabriel Mimouni. Pour Le Point, elle revient sur les figures qui l’ont marquée : de Victor Hugo à Jacqueline Maillan et Pierre Richard en passant par Shannen Doherty.Le Point : Votre nouveau spectacle aborde des thèmes plus lourds que précédemment. Est-ce une manifestation de l’approche de la cinquantaine ?Camille Chamoux : Il résulte plutôt d’une prise de conscience un peu sinistre : la fin de l’idée de l’immortalité. Celle-ci peut survenir à n’importe quel âge. J’ai eu la chance d’être épargnée par les grands drames de la vie jusqu’à il y a trois ans. Coup sur coup, le décès de ma belle-mère et un accident bête [des ligaments croisés arrachés, NDLR] m’ont fait envisager sérieusement la question de la finitude de l’existence. Comme à chaque fois, un mécanisme d’autodéfense s’est alors enclenché. Et l’idée de ce nouveau spectacle d’humour est apparue.Le rire est-il, pour vous, une thérapie ?Pas que pour moi ! L’humour est assurément le meilleur moyen qu’on ait trouvé pour surmonter les difficultés. Nous sommes nombreux à avoir conscience que, pour vivre heureux, il ne faut pas trop prendre les choses au sérieux. La dérision a ceci de merveilleux qu’elle met à distance ce qui nous agace. Je suis convaincue que les événements, même les plus pénibles, perdent de leur pénibilité dès lors qu’on les prend au second degré.Y a-t-il un moment fondateur, où vous avez pris conscience de ce talent comique qui est en vous ?C’est arrivé assez tard. J’ai en effet commencé ma carrière en jouant un théâtre très classique au sein de la troupe de Régis Santon qui a longtemps dirigé le théâtre Silvia-Monfort [dans le 15e arrondissement de Paris, NDLR]. Ce n’est qu’en 2006 que la metteuse en scène Pauline Bureau, que je connais depuis le lycée, m’a encouragée à écrire mon premier spectacle d’humour, Camille attaque. Avant, je n’aurais pas osé.Quel humoriste, homme ou femme, vous a inspirée à vos débuts ?Indéniablement Valérie Lemercier, qui a un don immense pour convertir ce qui pourrait apparaître comme tragique de prime abord en un sketch irrésistible. Elle a un don fou.De qui étiez-vous fan quand vous étiez adolescente ?Je n’ai jamais été ce qu’on appelle une fan. Je n’ai pas l’âme d’une groupie. Je le regrette souvent. Quand je vois mon ami Vincent Dedienne [il l’a mise en scène dans Le Temps de vivre, en 2022, NDLR] exprimer l’admiration qu’il éprouve pour Muriel Robin, ça me fait fondre. Mais mon éducation fait que je n’ai pas d’icônes.Voir ma grand-mère rire à gorge déployée face aux improvisations de Jacqueline Maillan m’impressionnait beaucoup.Vous avez bien dû avoir des modèles, notamment au théâtre !J’ai été très marquée par les spectacles de Jacqueline Maillan que je regardais avec ma grand-mère quand j’étais enfant. Elle me gardait le mercredi quand j’étais toute petite. Elle avait enregistré des pièces de théâtre sur cassette VHS qu’elle passait à la télévision quand je venais, et elle riait énormément à chaque fois. Voir ma grand-mère rire ainsi à gorge déployée face aux improvisations de Jacqueline Maillan m’impressionnait beaucoup. J’ai voulu revoir, plus tard, les pièces de boulevard où cette actrice a triomphé, à commencer par Potiche et Madame Sans-Gêne. Je crois que j’ai revu tous ses spectacles grâce à un coffret. J’ai réalisé alors à quel point Jacqueline Maillan était une immense comédienne. Elle parvient à nous faire rire même quand le texte est très mauvais !En dehors de ces versions filmées d’Au théâtre ce soir, quels spectacles ont marqué votre enfance ?J’ai eu la chance que ma mère m’emmène beaucoup au théâtre à partir de mes 6 ans. Autant j’ai peu de souvenirs de films vus au cinéma, autant j’ai plein de représentations en tête. Mon souvenir le plus marquant est lié à L’Avare avec Michel Serrault [dans une mise en scène de Roger Planchon, NDLR]. J’avais 8 ou 9 ans. Je le revois descendre de scène au milieu des spectateurs et s’arrêter devant moi. Il devait avoir vu une petite fille dans le public et il a fait le monologue de la cassette sous mes yeux en accentuant chaque mot à un point tel que je suis partie dans un fou rire incontrôlable. Voir cet homme qui m’apparaissait comme un très vieux monsieur faire ainsi l’idiot, passer dans les rangées en poussant les gens, j’ai trouvé ça irrésistible. Je n’arrivais pas à m’arrêter de rire, au point que mes voisins me regardaient bizarrement et que ma mère en était gênée.Est-ce à ce moment-là qu’est née votre vocation de comédienne ?Probablement. Même si je ne me suis pas dit immédiatement que je voulais être comédienne, la graine était semée. J’ai joué, peu de temps après, L’Avare pour mon autre grand-mère. Elle s’était brisé les os de la main et avait très mal. Cet accident l’avait plongée dans une sorte de dépression alors qu’elle était jusque-là une femme très active, très dynamique. Ma mère nous a encouragés, mon frère et moi, à faire quelque chose pour la divertir. Un dimanche, nous avons donc débarqué chez elle avec un bout de spectacle. Mon frère Benoît faisait Harpagon et je jouais son domestique, La Flèche. J’avais enfilé un bonnet de marin pour dissimuler mes cheveux longs et je suis très contente car nous avons réussi à la faire rire.Avez-vous d’autres souvenirs de théâtre aussi forts ?Il y en a un, mais plus tard. Ce devait être au lycée car je suis allée voir ce spectacle avec Pauline Bureau. C’était la pièce Résonances au théâtre de l’Atelier, dans une mise en scène d’Irina Brook. Il y avait Jérôme Kircher, que j’ai trouvé fantastique. Je me souviens avoir été littéralement transportée !C’est votre spectacle fétiche ?Une expérience très forte. Mais le spectacle qui m’a mis KO debout est une mise en scène de Jacques Lassalle qui s’intitule justement Chaos debout. Il y avait là Anouk Grinberg et Dimitri Rataud. Cette pièce [de Véronique Olmi, NDLR], j’ai dû la voir sept fois. C’était mon premier Festival Avignon, en 1998. J’étais en hypokhâgne et j’ai été scotchée. Un autre metteur en scène que j’aime beaucoup, c’est Olivier Py. Je crois que j’ai vu tous ses spectacles depuis L’Apocalypse joyeuse, en 2000. Et parfois, trois ou quatre fois.Quelle était la décoration de votre chambre d’adolescente ? Aviez-vous des posters aux murs ?Je n’avais pas d’affiches au mur en dehors d’une grande photo de Michael Jackson. Mais cela tient au fait que ma mère avait tapissé les chambres de ses enfants d’un papier peint sur lequel nous avions le droit d’écrire. Mon mur était donc plutôt couvert de graffitis.Avez-vous vu Michael Jackson en concert ?Non. Mais je dois avouer ici un gros mensonge que j’ai fait. Quand je suis arrivée à Fénelon, j’ai voulu me la raconter avec mes copains et copines de classe et donc j’ai inventé un gros pipeau. J’ai dit à tout le monde que je l’avais vu en concert au moment de la sortie de son album Dangerous. Mais c’était archifaux, c’était juste un truc de grosse mytho pour paraître cool.Vous avez dit que vous alliez peu au cinéma, enfant. Y a-t-il néanmoins un long-métrage qui aurait constitué un choc pour vous ?Sans hésitation, je citerai La Liste de Schindler, de Steven Spielberg. Je ne sais pas pourquoi je m’étais mis en tête d’aller le voir seule alors que je n’avais que 15 ans [le film est sorti en mars 1994, NDLR]. Je pense n’avoir jamais autant pleuré de ma vie. Trois heures après être sortie de la salle du Kinopanorama, à La Motte-Picquet-Grenelle, je sanglotais encore. Certaines séquences sont restées gravées dans ma tête. Je peux vous les décrire plan par plan. C’est fou quand on y pense. Mais le cerveau des ados imprime hyperbien.J’ai réalisé avec étonnement que la plupart des élèves de ma classe de khâgne, que je prenais pour des gros intellos, étaient encore plus fans que moi de la série “Beverly Hills”.Côté séries, où vont vos préférences ?J’ai grandi dans une maison où on regardait peu la télévision. C’était même interdit en semaine. Malgré tout, je dois confesser qu’à partir de la sixième, quand j’ai commencé à rentrer seule du collège, je disposais de deux heures seule à la maison, où je me vautrais devant le petit écran. Il y avait alors une émission qui s’appelait Giga et où étaient diffusées des séries du genre Sauvés par le gong, Un toit pour dix, mais aussi et surtout Beverly Hills. J’ai été très accro à cette dernière série. Et là aussi, je n’étais pas la seule.Une génération entière a suivi les aventures de Brandon et Brenda !Oui. J’ai réalisé avec étonnement que la plupart des élèves de ma classe de khâgne de Fénelon, que je prenais pour des gros intellos, étaient encore plus fans que moi de cette série. On n’a d’ailleurs pas tardé à organiser une sorte de ciné-club pour regarder Hélène et les garçons… Les mêmes étudiants hyperlittéraires qui jouaient à un truc qui s’appelait « le rouge et le noir », où on devait répondre à des questions superdures sur les grands romans classiques, étaient accros à ce feuilleton.Côté littérature, quels sont vos livres préférés ?J’ai contracté une passion folle pour Victor Hugo à la fin de l’école élémentaire. À l’époque, j’ai passé de longues journées alitée à la maison, après des interventions d’orthodontie. J’avais des problèmes de dents épouvantables. Ma mère m’a donné à lire Les Misérables et j’ai adoré. Quand je raconte cette histoire à mon fils qui est en CM2 et qui ne lit pas du tout, je vois bien dans ses yeux qu’il pense que j’ai été maltraitée ! Mais je me sens très redevable auprès de ma mère, qui m’a ainsi donné le goût de la lecture.Quels autres auteurs vous ont marquée ?Balzac. C’était un sujet de discussion infinie avec mon grand-père, François Chamoux [un helléniste, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, NDLR]. Je suis allée déjeuner chez lui tous les dimanches, de ma sixième jusqu’à son décès. Il n’aimait pas La Comédie humaine et me conseillait plein d’autres trucs. Je me souviens qu’il adorait Les Faux-monnayeurs d’André Gide.Et aujourd’hui, quel est votre écrivain préféré ?Philippe Jaenada. J’aime son humour, sa façon d’aller de l’anecdotique à la théorie, d’aborder des sujets parfois lourds avec légèreté. Son écriture élégante me touche. J’ai longtemps offert Le Chameau sauvage aux gens avec qui je travaillais. Je leur disais que ça les aiderait à mieux me comprendre.L’humour du courrier des lecteurs du magazine “20 ans” a laissé une empreinte indélébile en moi.C’est lui qui a influencé votre écriture ?Je dirais que c’est plutôt Diastème mais avec quelque chose qui n’a rien de littéraire. Cet auteur a signé le courrier des lecteurs du magazine 20 ans avant de se tourner vers le théâtre et le cinéma. J’ai commencé à lire 20 ans en cinquième. J’étais très fan de ce journal, et plus spécifiquement de cette rubrique. Son humour a laissé une empreinte indélébile en moi. J’ai d’ailleurs eu l’occasion de lui exprimer ma gratitude il n’y a pas très longtemps, le jour où je l’ai rencontré. Sa drôlerie, son esprit caustique m’ont indéniablement influencée.Vos dernières lectures ?L’Effondrement, d’Édouard Louis (Le Seuil), que je n’avais pas lu au moment de sa sortie en 2024. Et Des filles comme il faut de Nadia Daam, que viennent de publier les éditions de l’Iconoclaste. J’ai croisé cette autrice il y a peu, à La Grande Librairie d’Augustin Trapenard. J’ai beaucoup aimé ce qu’elle racontait.Quel livre ou film conseillez-vous à des amis qui n’ont pas le moral ?La Chèvre, de Francis Veber, avec Pierre Richard. J’adore ce comédien. Quand on me demande qui est mon acteur préféré, c’est lui que je cite. Tout le monde adore Louis de Funès, mais moi je suis définitivement et irrévocablement « team Pierre Richard » ! Sa maladresse est très touchante. J’ai montré La Chèvre à mes enfants l’autre jour, j’ai été contente de voir qu’ils avaient les mêmes goûts que moi. Sinon, je recommande La Soupe au canard des Marx Brothers. J’ai testé le film auprès des enfants de l’école où j’organise une sorte de petit ciné-club de temps à autre. Je les avais pas mal traumatisés en leur montrant des courts-métrages de Tim Burton, dont j’avais oublié à quel point ils sont anxiogènes ! Je me suis rachetée auprès d’eux grâce à Groucho et ses frères.*Camille Chamoux est à l’affiche du Théâtre des Bouffes-Parisiens (Paris 2e) jusqu’au 20 juin 2026.Panthéon : chaque samedi, une personnalité dévoile les œuvres qui ont nourri son imaginaire culturel.