Signé ce vendredi à Mexico City, le nouvel accord UE-Mexique, 26 ans après le premier, va bien au-delà du commerce : c’est aussi une réponse au désordre mondial.Le Mexique et l’Union européenne, c’est déjà une longue histoire fructueuse. Depuis l’entrée en vigueur de leur accord commercial en 2000, les échanges bilatéraux ont été multipliés par trois. On en est aujourd’hui à 86,8 milliards d’euros par an de biens échangés et 29,7 milliards par an concernant les services. Alors pourquoi ce besoin d’actualiser ce qui a si bien fonctionné ?Les négociateurs européens et mexicains ont pris leur temps pour envisager des perfectionnements : onze ans de négociations, mazette ! L’accord de libre-échange de 2000 était étroit. Solide, mais cantonné à des aspects classiques. Il portait essentiellement sur les biens industriels. L’agriculture en était largement exclue. Les services, le numérique, les marchés publics, la propriété intellectuelle sont autant de chapitres vierges ou périmés.Tout le monde en conviendra, le monde de 2026 n’est plus celui de 2000. Les règles du commerce international, jadis considérées comme acquises, se négocient désormais à coups de « tariffs » punitifs. Merci Trump ! Dans ce contexte, un accord qui fonctionnait bien hier peut devenir insuffisant demain. C’est ce déséquilibre – commercial et géopolitique à la fois – que le texte signé ce 22 mai à Mexico City entend corriger.Ce qui change vraimentCôté agricole, le Mexique s’engage à supprimer ses droits de douane sur les exportations européennes. Des droits qui étaient parfois dissuasifs : 20 % sur les pâtes, le chocolat, les pommes de terre, les pommes ; 45 % sur les œufs et les produits porcins ; jusqu’à 100 % sur la volaille. Tout cela disparaît progressivement, mais définitivement.Pour les produits sensibles, en attendant le démantèlement total, des quotas à droits nuls ouvrent dès à présent le marché mexicain aux exportateurs européens. L’Europe pourra écouler 50 000 tonnes de lait en poudre, 30 000 tonnes de bœuf, 20 000 tonnes de cuisses de poulet, 10 000 tonnes de longe de porc.Dans l’autre sens – les produits mexicains entrant sur le marché européen – les ouvertures sont, elles, très limitées : 5 000 tonnes de bœuf à taux réduit (7,5 %), 6 667 tonnes de blancs de poulet, 7 000 tonnes d’éthanol pour spiritueux. La Commission insiste sur le caractère très faible des quotas ouverts aux producteurs Mexicains. C’est vingt fois moins (sur le bœuf) que les quotas offerts aux pays du Mercosur. La Commission européenne n’a pas très envie de revivre le long feuilleton des polémiques sur l’accord avec le Mercosur (entré en application provisoire depuis début mai).La géopolitique au-delà des tarifsSur la protection des indications géographiques (IGP), l’accord est spectaculaire : ce sont 568 IGP européennes qui seront désormais protégées au Mexique : les grands vins, les bières, les spiritueux, les fromages. Concrètement : les imitations mexicaines des produits du terroir européen devront changer d’étiquette et ne plus tromper le consommateur local sur la réelle provenance du produit.Autre nouveauté : les services financiers, les télécoms, les transports, le commerce numérique s’ouvrent sur des bases non discriminatoires. Les marchés publics mexicains – fédéraux et désormais dans quatorze États – deviennent accessibles aux entreprises européennes à égalité avec les mexicaines. La propriété intellectuelle est alignée sur les standards européens, bien au-delà des minimums de l’OMC.L’accord ne se réduit pas à un tableau de droits de douane. Il est aussi, comme l’a dit Kaja Kallas depuis Mexico City, « une déclaration géopolitique » qui ouvre sur une vision commune du développement durable, du droit du travail, de la protection de l’environnement. Dans ces trois domaines, les engagements sont juridiquement contraignants et soumis à un mécanisme de règlement des différends en cas d’infraction, à l’instar de l’accord avec le Chili. Le principe de précaution figure explicitement dans le texte. Les normes sanitaires et phytosanitaires européennes ne peuvent être abaissées.Un système de protection des investissements remplace l’ancien mécanisme d’arbitrage investisseur-État par une Cour permanente d’investissement avec des juges nommés, des procédures publiques, et un recours en appel possible. C’est l’approche déjà adoptée entre l’UE et le Canada, Singapour, le Vietnam et le Chili.Pas de porte dérobée pour les ChinoisSur les matières premières critiques – lithium, cobalt, terres rares – le Mexique est un fournisseur de premier plan. L’accord garantit un accès sans discrimination aux Européens, et interdit la double tarification. Les investissements européens pourront ouvrir des chantiers au Mexique. Dans un monde où la dépendance aux approvisionnements à risque est devenue une obsession des chancelleries, ce n’est pas une clause technique, mais bien une clause stratégique.Reste une question que la Commission a traitée avec soin : la présence puissante de la Chine au Mexique, notamment dans l’automobile électrique. Or un accord de libre-échange comporte toujours ce qu’on appelle des règles d’origine : elles définissent ce qu’un produit doit contenir de « local » pour bénéficier des tarifs préférentiels. Sans ces règles d’origine, rien n’empêcherait un constructeur chinois d’assembler ses véhicules au Mexique pour les exporter ensuite vers l’Europe à droits réduits, contournant ainsi les barrières douanières que Bruxelles a érigées face à Pékin.Les règles d’origine de l’accord de 2000 ont donc été maintenues telles quelles dans le nouveau texte. La décision est délibérée. « Nous avons décidé de conserver exactement les règles d’origine de l’accord de 2000, précisément pour maintenir des exigences élevées en matière de production locale réelle, explique un haut fonctionnaire de la Commission. Nous sommes confiants que cela ne constituera pas une porte dérobée pour la production chinoise. » L’UE veillera à ce que la porte demeure soigneusement condamnée.L’Amérique latine, le nouvel EldoradoL’accord UE-Mexique s’inscrit dans un mouvement plus large de regain d’intérêt des Européens pour l’Amérique latine. En 2023, l’UE et le Chili finalisaient un accord commercial modernisé, complété depuis par l’énorme accord avec le Mercosur. Désormais, 97 % du PIB de l’Amérique latine et des Caraïbes est couvert par des accords préférentiels avec l’Union européenne. Aucune autre région au monde ne présente une telle densité de liens contractuels avec Bruxelles.L’UE reste le premier investisseur étranger dans la région, devant les États-Unis et la Chine : 11 000 entreprises européennes sont implantées au Mexique. Elles emploient, directement ou indirectement, 5 millions de personnes. Ce n’est pas une présence de salon.Donald Trump, en fracturant le libre-échange, a imposé aux nations une réaction géopolitique : les nations qui croient encore au commerce équilibré, régulé par des règles de droit, se ressoudent. La Commission a donc accéléré la constitution d’un réseau de partenaires fiables pour amortir les turbulences du moment.Le Mexique entre deux feuxLe Mexique que l’Europe fête ce soir n’est pas exactement dans une position de sérénité. Au nord, il affronte Donald Trump. L’accord USMCA – qui lie le Mexique aux États-Unis et au Canada depuis 2020 – entre en révision formelle le 1er juillet 2026.La date est contractuelle : les trois parties doivent soit prolonger l’accord pour seize ans, soit entrer dans un cycle de révisions annuelles pendant dix ans, au terme duquel le texte expire. Le Secrétaire à l’Économie, Marcelo Ebrard, l’a reconnu publiquement la semaine dernière : le délai du 1er juillet ne sera pas tenu. Des révisions annuelles s’annoncent.Washington a lancé les négociations bilatérales en mars – sans le Canada, ce qui n’a pas manqué d’être remarqué. Jamieson Greer, le représentant au commerce des États-Unis, a été accommodant avec Mexico, beaucoup moins avec le Canada de Mark Carney. Pour Mexico City, la manœuvre est délicate.D’un côté, il faut apaiser Washington sur l’USMCA, qui représente 83 % des exportations mexicaines. De l’autre, il ne faut pas se laisser enfermer dans une dépendance exclusive au marché américain. L’accord avec l’UE est, de ce point de vue, une police d’assurance autant qu’un gain commercial.