Nouvelle variation sur l’Occupation, le film d’Emmanuel Marre dissèque avec justesse la débâcle morale d’un homme mais déroute par certains choix narratifs et un récit trop étiré.Impossible de ne pas rapprocher Notre salut du récent Les Rayons et les Ombres, de Xavier Giannoli. Dans les deux cas : un antihéros pathétique, jamais vraiment détestable, presque attachant, mais incapable de résister à la naturelle et couarde tentation de composer avec l’Occupation allemande, en se justifiant des meilleures intentions.Présenté mercredi 20 mai en compétition de ce Cannes 2026, Notre salut, second long-métrage du réalisateur français Emmanuel Marre (après Rien à foutre, en 2021) commence son récit dans la France de septembre 1940. À Vichy, un certain Henri Marre (Swann Arlaud), ingénieur père de famille aux abois, féru de techniques optimales d’organisation bureaucratique, fait la tournée des ronds-de-cuir pour trouver un poste en ministère.Précision importante : le patronyme commun entre le cinéaste et le lâche personnage central de son film n’a rien de fortuit. Henri Marre était l’arrière-grand-père d’Emmanuel Marre, qui s’est appuyé sur la correspondance entre cet aïeul fonctionnaire du régime de Vichy et sa femme pour nourrir le scénario de Notre salut.Mais revenons à Henri au début du film : auteur d’un manuscrit intitulé « Notre salut » (et dont tout le monde se fout), où il expose ses théories pour le redressement d’une France pulvérisée par la défaite, Marre réussit à se faire embaucher au Commissariat à la lutte contre le chômage à Limoges. Avec une minutie d’entomologiste, le réalisateur décrit la routine administrative de plus en plus intranquille dans laquelle Henri s’enfonce, à mesure que l’étau des décisions vichystes – dictées par l’occupant nazi – se resserre sur le pire.Fonctionnaire complice de l’ignominieIci, une circulaire exigeant la construction de baraquements insalubres pour travailleurs étrangers. Là, un formulaire concernant l’envoi de Français toujours plus nombreux au titre du service du travail obligatoire en Allemagne. Plus tard, la réquisition de camions et du carburant idoine pour le transport des « Israélites » raflés (le mot « rafle » n’est jamais prononcé par les bureaucrates et presque jamais le terme « Juif » – du moins au début de l’intrigue).Les cibles de l’obsession antijuive des nazis seront bientôt entassées dans ces véhicules confisqués d’autorité : hommes, femmes et enfants, conduits dans les pires conditions vers des destinations inconnues de tous – ces scènes, le script choisit de ne jamais les montrer, mais de les décrire dans les dialogues entre les exécutants. L’indifférence des équipes d’Henri Marre au sort des victimes n’en reste pas moins terrifiante : aucun des petits chefs de la préfecture ne veut vraiment savoir ce qui se trame, chacun se renvoie la balle, d’un prétexte à l’autre.Le fonctionnaire Henri Marre, au fond de lui conscient de l’ignominie dont il se rend complice mais guidé en priorité par la protection de sa famille et la sincère conviction de servir sa patrie, tente à longueur de film de se convaincre que « jusqu’ici tout va bien ». Et de perturber, quand il le peut, la prédation croissante de l’occupant sur l’économie locale.Nombre de scènes de Notre salut montrent le scélérat bienveillant passer son temps à négocier, mégoter, redoubler d’imagination quand il s’agit de préserver l’un des fonctionnaires juifs de son administration (astuce : en le déclassant vers un poste de manutentionnaire où, d’après lui, « ils » ne vérifieront pas sa religion).Le réalisateur montre d’interminables réunions de travail, jouées, filmées à coups de zoom et dialoguées telle une histoire située dans notre présent – presque, osons le dire, comme dans un épisode de The Office en mode tragique. Un parti pris entendable, mais pas toujours heureux.C’est à la fois la force et la faiblesse de Notre salut. Le récit ne rate rien de la mécanique ordinaire de ce réel bureaucratique de cauchemar au service du mal, cette faillite collective presque insouciante, en les banalisant au maximum conformément à l’analyse de Hannah Arendt…Mais à force de petits bouts de la lorgnette et de conversations anodines, y compris dans la vie familiale du parvenu Marre et de ses soirées mondaines, l’ennui prend parfois ses quartiers. Il est heureusement régulièrement interrompu par des électrochocs narratifs, comme lors du récit paniqué par les enfants Marre de l’arrivée massive de chars allemands en zone libre, de facto occupée à son tour.Ou encore lorsqu’un collaborateur d’Henri Marre lui fait savoir qu’il refuse de participer plus longtemps à l’abjection d’une administration œuvrant à la déportation des Juifs. Salutaires pics de tension. Une autre scène, glaçante, montre Marre finalement supplanté par plus zélé que lui, dans son propre bureau.Une palme pour Swann Arlaud ?Les 2 h 30 de Notre salut dilatent hélas le temps au détriment d’une efficacité narrative que gérait mieux Les Rayons et les Ombres… L’épilogue installant de nouveau une banalité du réel lors du destin final d’Henri Marre aggrave la pesanteur ambiante. Ce refus du moindre souffle – au moins le choix est assumé jusqu’au bout –, y compris dans l’étroitesse des cadres, du montage, du format même de l’image.La décision d’inclure trois intermèdes musicaux totalement anachroniques en plein film ne plaira pas non plus à tout le monde – palme du bizarre à l’utilisation de la version 1972 du tube électro « Pop corn » pour illustrer une soirée dansante chez le préfet. L’apocalypse balaie la France, alors on danse. Belle idée. Mais l’absurdité de la chorégraphie, l’incongruité du morceau… l’intention artistique nous a échappé.Notre salut est-il donc le chef-d’œuvre instantané d’ores et déjà clamé par une partie de la presse sur la Croisette ? Minute, papillon… Mais sans conteste, sa plus grande réussite – et celle de Swann Arlaud, dans une prestation digne d’une palme d’interprétation – reste la description au scalpel de la déchéance morale d’un médiocre qui se rêvait grand serviteur de la France. Et qui n’aura fait que rejoindre la cohorte de ses infâmes fossoyeurs, fidèles jusqu’au bout à Pétain.Notre salut, d’Emmanuel Marre (2 h 30). Sortie en salle le 30 septembre 2026.
« Notre salut » : Swann Arlaud impressionne dans cette chronique sur le quotidien de la collaboration
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