Pourquoi le chancelier Merz est-il si impatient d’arrimer l’Ukraine à l’Union européenne, et parallèlement les pays des Balkans occidentaux ? Les raisons qu’il évoque dans son courrier à António Costa, le président du Conseil européen, se tiennent. Il invoque la « nécessité géopolitique » et la « frustration » des Balkans occidentaux, candidats de longue date. Mais pour l’Ukraine, il est plus précis : il évoque « la perspective du processus de paix ». Traduction : l’Ukraine sera sans doute amenée à abandonner des territoires à son agresseur russe, la compensation doit être son adhésion à l’UE. Il s’agirait pour Kiev de gagner à l’ouest ce qu’elle perdra à l’est.L’équation est brutalement claire. Et elle renverse trois décennies de logique d’élargissement. L’Union européenne a toujours posé une condition unique à l’adhésion : être prêt. Application des critères de Copenhague, alignement sur l’acquis communautaire (le stock des règles en vigueur) et surtout la mise aux normes de l’État de droit avec notamment une justice indépendante et fiable. Autant d’exigences à satisfaire avant d’entrer, pas après. Friedrich Merz propose autre chose. Il distille l’idée que l’Ukraine adhère parce qu’on lui doit quelque chose. L’adhésion comme dédommagement. Bruxelles comme chambre de compensation d’un traité que Washington et Moscou négocient sans elle.L’élargissement en variable d’ajustementIl y a dans cette affaire un absent de taille : l’Union européenne elle-même. Merz notifie à António Costa et Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, un rôle que les institutions n’ont pas sollicité. Il transforme l’élargissement en variable d’ajustement d’une négociation dont les paramètres se décident ailleurs. L’UE se retrouve convoquée à sa propre instrumentalisation.Volodymyr Zelensky a-t-il été consulté sur cette équation ? Le président ukrainien souhaite l’adhésion à l’UE le plus vite possible. Mais il n’a jamais renoncé au Donbass. Il n’a pas non plus dit que l’un valait l’autre. Il maintient officiellement qu’aucun abandon de territoire ne saurait être envisagé. Friedrich Merz construit une architecture de consolation pour un compromis que Kiev n’a pas encore accepté. Il vend la peau de l’ours – et l’ours, en l’occurrence, c’est le Donbass.Une fausse adhésion pour attendre…Le procédé n’est pas sans précédent. En mai 1955, l’Autriche a signé le Traité d’État qui lui rendait sa pleine souveraineté après dix ans d’occupation quadripartite. Le prix à payer : la neutralité permanente, inscrite dans la constitution autrichienne dès octobre de la même année. Moscou obtenait une garantie géopolitique ; Vienne obtenait son indépendance. Échange clair, consenti, négocié par l’Autriche elle-même. C’est bien le pays concerné qui a négocié sa propre situation. Pas un chancelier tiers proposant depuis Berlin ce que Kiev devrait accepter.Faute d’adhésion pleine et entière (qui serait trop longue), Friedrich Merz propose, à l’Ukraine et aux pays des Balkans occidentaux, un statut d’observateur : pas de droit de vote, un accès partiel aux fonds européens, et une réversibilité des demi-avantages en cas de recul des réformes exigées. Si ce n’est pas « une adhésion allégée », c’est au moins une adhésion sérieusement amaigrie.Un mauvais bricolage ne remplacera pas une authentique alliance militaireCependant, le vrai problème n’est pas sémantique. Il est juridique. La composition de la Commission est définie par l’article 17 du Traité sur l’Union européenne, celle du Parlement par l’article 14, celle de la Cour par l’article 19. Greffer un « commissaire associé sans portefeuille » ou des « membres associés du Parlement sans droit de vote » ne relève pas d’un accord politique fort. C’est une violation des traités. La proposition sur l’article 42.7 – la clause de défense mutuelle – est à cet égard révélatrice. On ne l’« applique » pas à un pays tiers par bonne volonté.Un engagement politique n’a pas la force d’une obligation conventionnelle. La « garantie de sécurité substantielle » que Merz promet à Kiev serait aussi solide qu’une promesse de campagne. Rien ne remplacera un vrai traité de défense européen, différent de l’Otan mais aussi solide, avec des exercices militaires en commun. Pas un bricolage d’une clause trop vague d’un traité européen dont l’Ukraine n’est pas signataire.Il y a pire. Merz présente son dispositif comme un accélérateur de l’adhésion formelle. On peut soutenir exactement l’inverse. Si l’Ukraine obtient l’essentiel des bénéfices symboliques de l’adhésion sans en accomplir les réformes, pourquoi s’imposer tout ce fatras d’obligations ? La réforme judiciaire, la lutte contre la corruption, l’alignement sur l’acquis : autant de chantiers ingrats qui supposent une pression constante. Cette pression s’appelle la perspective crédible de l’adhésion. Offrir le statut avant les réformes, c’est couper le ressort.La plupart des États membres viennent d’ailleurs de répondre à cette question lors d’un débat à Nicosie. C’est non. Les règles d’adhésion sont les mêmes pour tous. Elles sont basées des critères objectifs, négociés, pesés. L’adhésion à l’UE n’est pas un lot de consolation. Elle se mérite. Et l’Ukraine a besoin urgemment de la paix pour son peuple martyrisé par Poutine, de la sécurité pour éviter un sanglant match retour, et de se reconstruire (avec l’appui des Européens). Et au bout du chemin, il y aura une adhésion possible.
L’Europe selon Merz : une monnaie d’échange pour une Ukraine amputée
ÉDITO. Quelle étrange idée du chancelier Merz d’offrir à l’Ukraine une adhésion à l’UE en peau de lapin en échange des territoires que Poutine lui a volés ! Un projet politiquement risqué et juridiquement intenable.










