Titane, céramique, carbone… Derrière la multiplication des alliages, les maisons horlogères affirment leur vision de la montre – entre héritage, performance et engagement.Si le XXᵉ siècle a été celui de la complication – répétitions minutes, calendriers perpétuels ou tourbillons incarnant le sommet du savoir-faire, chaque maison cherchant à repousser les limites mécaniques du temps –, le XXIᵉ siècle est celui des matériaux. Qu’il s’agisse des boîtiers ou des composants internes, chaque élément est désormais pensé pour répondre à des objectifs précis : légèreté, résistance, stabilité, durabilité ou esthétique. Cette évolution ne relève pas d’un simple goût pour l’innovation. Elle s’inscrit dans un contexte géopolitique marqué par des tensions croissantes sur certaines matières premières, dont l’accès devient plus stratégique à mesure que les industries de pointe – aéronautique, spatial, nucléaire ou médical – en intensifient l’usage. Sans être en première ligne, l’horlogerie en subit néanmoins les effets. Dans le même temps, les exigences environnementales poussent les maisons à repenser l’origine et la durabilité des matériaux. Mais derrière cette course se joue autre chose : une manière, pour chacune, d’affirmer sa vision de la montre. Avant même d’être intégrée à une collection, une matière doit passer une grille de sélection concrète : peut-il être usiné ? Peut-il recevoir les finitions attendues ? Reste-t-il stable ? Est-il conforme aux normes et réglementations ? Son coût permet-il encore de vendre une montre ? Et surtout, a-t-il un sens pour la marque ?Chez Panerai, le public afflue autour d’une installation centrale : la reconstitution d’un bassin d’entraînement de la marine italienne, inspiré de la « Vasca » utilisée dans les années 1960. PANERAI Mi-avril, dans les allées du Palexpo de Genève où se tenait Watches & Wonders, grand rendez-vous annuel de l’horlogerie, la présence des acheteurs du Moyen-Orient semblait cette année plus discrète, sans empêcher certains stands d’attirer une fréquentation soutenue autour de leurs nouveautés. Explorer d’autres voiesChez Panerai, le public afflue autour d’une installation centrale : la reconstitution d’un bassin d’entraînement de la marine italienne, inspiré de la « Vasca » utilisée dans les années 1960. Pensée comme un couloir immergé aux parois transparentes, la structure place les montres dans un environnement directement lié à leur vocation. Dans ce décor, une pièce retient particulièrement l’attention : une Submersible de 47 mm, au boîtier massif et à la finition sablée, conçue dans un alliage inédit à base d’hafnium, baptisé Afniotech. Employé dans des environnements extrêmes – notamment dans l’industrie nucléaire pour sa résistance et sa capacité à absorber les neutrons –, ce métal rare va bien au-delà des contraintes habituellement assignées à une montre de plongée. Sa disponibilité constitue d’ailleurs déjà un sujet : l’extension des conflits l’a rendu plus recherché, davantage réservé aux industries nucléaire et militaire, avec un cours en forte hausse depuis l’obtention par Panerai de ses premiers volumes.Une Submersible de 47 mm, au boîtier massif et à la finition sablée, conçue dans un alliage inédit à base d’hafnium, baptisé Afniotech. PANERAI « Nous pourrions naturellement nous en tenir à l’acier, un matériau qui répond parfaitement aux exigences de l’horlogerie – robustesse, résistance, facilité d’usinage et de finition. Mais il demeure un terrain largement partagé, explique Jérôme Cavadini, directeur de la manufacture. Notre démarche consiste à explorer d’autres voies, à condition qu’elles conservent un lien étroit avec notre histoire. » Quête d’identitéUne histoire directement liée à la Marine italienne, pour laquelle Panerai développe, dès les années 1910, des instruments de précision, avant de concevoir, dans les années 1930, des montres destinées aux plongeurs militaires. Depuis le bronze, introduit en 2011 – historiquement utilisé pour les équipements nautiques en raison de sa résistance à la corrosion –, jusqu’au Carbotech, composite à base de fibre de carbone, ou au BMG-Tech, verre métallique amorphe obtenu par refroidissement ultrarapide, cette recherche procède moins d’une course au matériau que d’une quête d’identité. Elle autorise des partis pris radicaux. Le poids, notamment, n’est plus un paramètre à réduire, mais une caractéristique assumée. L’Afniotech est environ 70 % plus lourd que l’acier, un paradoxe apparent pour une montre-outil. « Cette montre n’a pas vocation à dissimuler sa masse, poursuit-il. Elle participe même, dans une certaine mesure, de l’expérience qu’elle propose. »L’ingénierie comme philosophie« En proposant des montres sensiblement plus légères, plus résistantes aux rayures et plus confortables au porter, Richard Mille a cherché à redéfinir la notion de performance en horlogerie. » RICHARD MILLE À rebours de cette approche, Richard Mille envisage le matériau comme un paramètre d’ingénierie. Dès sa création, au début des années 2000, la marque identifie les limites des matériaux traditionnels, qui ne répondent plus pleinement aux attentes contemporaines. « En proposant des montres sensiblement plus légères, plus résistantes aux rayures et plus confortables au porter, la marque a cherché à redéfinir la notion de performance en horlogerie », explique Aurèle Vuilleumier, responsable du bureau R&D. L’introduction du titane grade 5, issu du secteur aérospatial, marque un premier tournant. « Chez Richard Mille, le titane n’est pas seulement choisi pour ses qualités mécaniques : il est aussi élevé au rang de matériau de haute horlogerie, travaillé, fini et valorisé au même niveau que l’or ou le platine », précise-t-il. Utilisé notamment dans les composants du mouvement, il permet de réduire significativement le poids, tout en offrant une résistance mécanique élevée. La RM 55-01 à remontage manuel, dont le mouvement entièrement squeletté donne l’impression d’être en suspension. RICHARD MILLE Une pièce de même dimension sera deux fois plus légère qu’en acier. Cette logique s’étend au-delà des alliages métalliques avec les composites, en particulier le carbone TPT, constitué de couches de fibres imprégnées de résine. Léger et résistant, il contribue à rendre possible l’architecture très ouverte de modèles comme la RM 55-01 à remontage manuel, dont le mouvement entièrement squeletté donne l’impression d’être en suspension. À côté de ces matériaux devenus récurrents, Richard Mille explore aussi des solutions plus ponctuelles, associées à des pièces précises. La RM 50-02 Airbus, lancée en 2016, utilise ainsi un intermétallique titane-aluminium issu de l’aéronautique, employé dans de nouvelles générations de pales de turbine. La RM 009 s’appuyait, elle, sur l’Alusic, matériau venu de l’aérospatiale et utilisé notamment dans les satellites. La maison a également travaillé sur des matériaux frittés à la frontière du métal et de la céramique, notamment avec le cermet, utilisé sur certaines références, dont la RM 74-01, avec des propriétés extrêmes de dureté et de légèreté.L’or, terrain d’innovationAvec le Magic Gold, dévoilé en 2011, Hublot franchit une étape décisive en créant un alliage d’or 18 carats et de céramique. HUBLOT Entre cohérence historique et optimisation technique, une troisième voie existe : celle de la fusion. Chez Hublot, le matériau devient un terrain d’expérimentation, où métaux, céramiques et composites sont combinés pour produire de nouvelles propriétés. Dès 1980, la marque associe or et caoutchouc, un mariage alors inédit dans l’horlogerie de luxe. Avec le Magic Gold, dévoilé en 2011, Hublot franchit une étape décisive en créant un alliage d’or 18 carats et de céramique, capable de résister aux rayures, là où l’or traditionnel reste relativement tendre. Une logique toujours à l’œuvre, comme en témoigne la Big Bang « Reloaded » Magic Gold, où ce matériau breveté s’impose comme un marqueur central de la collection.La Speedmaster Apollo 11 50th Anniversary, en Moonshine™ Gold – un or jaune 18 carats à la teinte plus pâle que l’or jaune traditionnel, conçu pour mieux résister à la décoloration et à la perte d’éclat. OMEGA Innover sur l’or suppose de transformer le plus symbolique des métaux précieux sans lui retirer ce qui fait sa valeur. Chez Omega, cette recherche passe par le développement d’alliages propriétaires, pensés pour maîtriser à la fois la teinte et la tenue dans le temps. Introduit en 2019, notamment avec la Speedmaster Apollo 11 50th Anniversary, le Moonshine™ Gold est un or jaune 18 carats à la teinte plus pâle que l’or jaune traditionnel, conçu pour mieux résister à la décoloration et à la perte d’éclat. Plus tôt, en 2012, le Sedna™ Gold proposait déjà une variation plus stable de l’or rose, grâce à l’ajout de palladium.Bracelets Rolex, en or gris, Jubilee et Everose. ROLEX Dans les vitrines du stand Rolex à Genève, la marque à la couronne a innové cette année avec l’introduction du Jubilee Gold. Développé et produit en interne, cet alliage d’or 18 carats présenté sur une Day-Date 40 avec cadran en aventurine vert clair, illustre une approche propre à la marque : faire évoluer la matière sans en altérer les codes. Une démarche déjà à l’œuvre avec l’Everose. Introduit en 2005, cet or rose voit sa teinte stabilisée par une formulation exclusive intégrant notamment cuivre et éléments stabilisants.Cet alliage d’or 18 carats, présenté ici sur une Day-Date 40 avec cadran en aventurine vert clair, illustre une approche propre à la marque. ROLEX À ce jeu, d’autres maisons déplacent encore le centre de gravité de l’innovation, en s’intéressant non plus seulement à la transformation du matériau, mais à son origine. Chez Chopard, cette réflexion a conduit, dès 2018, à l’utilisation exclusive d’or éthique pour l’ensemble de ses créations. Issu de filières certifiées, cet or repose sur des chaînes d’approvisionnement garantissant la traçabilité du métal et le respect de standards sociaux et environnementaux, dans le prolongement d’une démarche que la maison a appliquée à d’autres matières, notamment à l’acier avec le Lucent Steel™, composé majoritairement d’acier recyclé.Alpine Eagle 41 XP en Or rose éthique 18 carats CHOPARD Le temps longDe retour sur le stand Panerai, Jérôme Cavadini rappelle que la maison a introduit dès 2021 l’eSteel, un alliage d’acier composé à 95 % de matière recyclée, avant de l’étendre progressivement à plusieurs lignes, notamment avec la Submersible QuarantaQuattro eSteel, présentée en 2022. Sur ces sujets, la marque préfère, dit-il, « agir plutôt que communiquer », consciente que l’horlogerie engage nécessairement des ressources et que les efforts vont au-delà du seul matériau : transport, machines moins énergivores, recyclage déjà très élevé des métaux précieux. Au-delà des stratégies propres à chaque maison, une constante demeure : le temps long nécessaire au développement de ces matériaux. Chez Panerai, cette recherche s’inscrit dans des cycles pouvant s’étendre sur cinq à huit ans, entre exploration, tests et contraintes industrielles. Sans entamer l’enthousiasme du secteur : « Si l’on regarde le tableau de Mendeleïev, il y a encore énormément de choses à explorer », confie Jérôme Cavadini. Entre métaux rares, alliages inédits et matériaux hybrides, le XXIᵉ siècle horloger ne se contentera donc pas de mesurer le temps. Il continuera d’en éprouver la matière.