L’opportunité de recourir à la main-d’œuvre étrangère et ses conséquences à long terme rebattent les certitudes, à droite comme à gauche.François Ruffin a suscité la polémique en s’opposant au recours à la main-d’œuvre étrangère : « Moi, je suis hostile à l’immigration pour le travail […] Je ne veux pas que ce qu’on a fait hier sur l’industrie, la métallurgie, on le refasse aujourd’hui sur les services »‚ a déclaré l’élu de la Somme. Dans un pays qui compte aujourd’hui plus de 5 millions de demandeurs d’emploi, l’immigration de travail est-elle, à terme, une nécessité pour notre économie et le financement de nos retraites, ou au contraire un fardeau évitable ? L’essayiste Hakim El Karoui, qui vient de publier avec Guillaume Hannezo et Thierry Pech Sans eux. La France sans les immigrés (Les Petits Matins), y voit une donnée incontournable, à laquelle nous devrions dès aujourd’hui nous adapter. Nicolas Pouvreau-Monti, directeur de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID) et récent auteur d’Immigration, mythes et réalité (Fayard), conteste, lui, l’idée que la France en aurait un besoin massif. Il voit dans l’importation de cette main-d’œuvre une « forme de morphine » pour l’économie française. Confrontation d’idées.« Sans eux ? Chiche ! »Hakim El Karoui, auteur de « Sans eux. La France sans les immigrés », avec Guillaume Hannezo et Thierry Pech (Les Petits Matins). ALAIN JOCARD/AFP/ALAIN JOCARD C’est l’histoire d’un vigneron de Savoie qui cultive ses vignes en contrebas du massif des Bauges. Il emploie sept personnes, deux Français et cinq immigrés. L’un fait l’objet d’une obligation à quitter le territoire, un autre doit pointer à la gendarmerie trois fois par jour. Dans le secteur, la pénurie de main-d’œuvre est très forte : le travail est dur, les marges des producteurs sont faibles, les rémunérations pas bien élevées. Tous les travailleurs sont déclarés, tous payent des charges sociales mais la préfecture ne veut rien entendre, pas de régularisation ! Sauf pour un, après neuf ans de travail. Alors, Philippe Grisard, le vigneron, et sa fille Nadège, qui travaille dans la propriété, ont décidé de baptiser la cuvée 2025 : « Sans eux ».Si Flaubert devait mettre à jour son Dictionnaire des idées reçues aujourd’hui, à l’entrée « Immigration », il écrirait : « Tonnez contre ! » Et il préciserait : « Immigré : personne vivant aux crochets des Français. » La preuve ? Seulement 13 % des titres de séjour sont accordés au titre du travail. C’est le discours de la droite identitaire et de l’extrême droite ressassé à longueur d’écran, de tribunes, de « rapports » qui ressemblent à des analyses du bilan d’une entreprise où l’on aurait juste commenté le « passif » et oublié la colonne « actifs ».Il faut traiter l’immigration comme un fait rationnel, pas comme un fantasme pour démagogue.Alors regardons le réel. Si, en effet, 13 % des titres de séjour sont accordés pour un motif de travail (donc par rapport à un flux), le pourcentage d’immigrés en activité est de 63 %. Ils forment la colonne vertébrale de certains de nos secteurs vitaux : 20 % des médecins spécialistes en France sont immigrés et 80 % travaillent à l’hôpital public : « sans eux », l’hôpital public et le système de santé français s’effondreraient en moins d’un an ; 15 % des ingénieurs informatiques : « sans eux », l’infrastructure informatique de la France serait irrémédiablement affaiblie ; 50 % des cuisiniers (pas les commis) en Île-de-France : « sans eux », plus de cuisine française, notre patrimoine, notre culture, notre civilisation ! Environ 15 % des militaires de l’armée de terre sont musulmans (la plupart sont des enfants d’immigrés).Et je ne parle pas de 25 % des prêtres catholiques, immigrés (et probablement beaucoup plus si on ne compte que les moins de 60 ans). Et souvenez-vous des « travailleurs de la première ligne » – vous savez, les héros de la crise du Covid – « sans eux »… la France s’arrêtait. Et la part des immigrés diplômés du supérieur à leur arrivée en France est passée de 41 en 2006, à 52 en 2023, la part des femmes qui travaillent augmente. Quant au coût de l’immigration, l’OCDE l’estime à plus ou moins 1 du PIB. Quant à la méthode de ceux qui, comme l’OID, calculent le coût avec une méthode contrefactuelle grotesque (« les immigrés ont un taux d’activité inférieur aux natifs, leur coût est proportionnel à cette différence… ), elle consisterait à reprocher aux Françaises de coûter 50 ou 60 milliards d’euros par an à la collectivité, leur taux d’activité étant inférieur à celui des Français.La France et l’Europe entrent dans l’hiver démographique. Chiffre incroyable, la population âgée de 15 à 64 ans va baisser de 17 % dans l’Union européenne d’ici à 2050 si l’on arrête l’immigration. En Irlande, déjà, 92 % de la croissance des effectifs infirmiers depuis cinq ans provient de diplômés à l’étranger. La seule Allemagne déplorait 458 00 postes de travail en pénurie en 2024. Bref, l’histoire est écrite, l’immigration va augmenter en Europe. Et ce sont dès aujourd’hui les régimes les plus officiellement hostiles à l’immigration qui font venir le plus d’immigrés La Hongrie de Viktor Orban a fait venir proportionnellement deux fois plus d’immigrés que la France l’an dernier. Au Danemark, c’est trois fois plus, soit l’équivalent de presque 1 million de nouveaux immigrés pour la France. En Italie, Giorgia Meloni a ouvert 1 million de permis de travail entre 2023 et 2028. Il est vrai que la population active italienne va baisser, elle, de… 30 % d’ici à 2050 sans immigrés.Il faut traiter l’immigration comme un fait rationnel, pas comme un fantasme pour démagogue. Et sortir de l’absurde politique française actuelle qui fait tout pour empêcher l’immigration de travail (la seule contrôlée par l’État), tout en déplorant qu’elle ne soit pas assez importante. Il faut donc d’urgence mettre en place une politique d’immigration globale : en travaillant avec les pays d’origine pour former plus et mieux leurs jeunes, ce qui leur permettra de garder une partie des cerveaux chez eux, malgré le départ de certains d’entre eux ; en recensant les secteurs en tension aujourd’hui et demain et en créant des filières d’immigration avec formation initiale dans les pays d’origine, cours de langue et de civilisation (ce que font les Allemands aujourd’hui, par exemple au Kenya, avec de futurs chauffeurs de bus) ; en ayant une stratégie d’attraction des étudiants qui tienne compte des besoins futurs de l’économie française (on en est loin aujourd’hui) ; en revoyant la politique d’immigration familiale et d’asile pour faire basculer une partie des volumes vers l’immigration de travail et proposer aux Français une immigration enfin organisée.Cette politique permettra d’améliorer les relations avec les pays d’origine et de renforcer la coopération pour les réadmissions. Enfin, il faut mettre en place d’urgence une politique d’intégration car, à force de répéter que l’on allait arrêter l’immigration, on a cru que c’était fait et l’on a démantelé méthodiquement tout ce qui permettait cette intégration.Bref, notre avenir ne se fera pas « sans eux ». Alors organisons-nous ! « Avec eux ».« On surestime les besoins de notre économie, qui ne sont pas massifs »Nicolas Pouvreau-Monti, directeur de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, auteur d’« Immigration, mythes et réalité » (Fayard). DANIEL BIAUDET/SIPA L’impact de l’immigration sur le marché du travail, et notamment sur les métiers les moins qualifiés, est attesté par les études universitaires disponibles, en particulier les plus récentes. Pour être précis : l’immigration ne tire pas à la baisse les salaires de manière générale. Son impact est différencié selon la structure des métiers. Une immigration de travail nombreuse et peu qualifiée a un impact dépressif sur les salaires des travailleurs déjà présents sur le marché du travail qui sont eux-mêmes peu qualifiés – ouvriers ou employés – et qui se trouvent ainsi en concurrence directe avec cette immigration.Évidemment, elle n’a pas d’effet du même ordre sur les cadres, où l’on observe plutôt un effet de complémentarité. Le parallèle que François Ruffin fait avec l’industrie [« Je ne souhaite pas que l’on fasse sur les services […] ce que l’on a fait hier sur l’industrie, sur la métallurgie, sur Renault », NDLR] est intéressant. L’automobile française a beaucoup recouru à une immigration de travail peu qualifiée dans les années 1960-1970. Cela a contribué à maintenir des salaires relativement bas mais aussi à retarder l’amélioration de la productivité. Aujourd’hui, l’archétype des effets de l’immigration de travail, ce sont les livreurs à vélo : moins de la moitié du smic horaire, 98 % d’immigrés, clandestins aux deux tiers… Quand on prétend lutter contre le « monde d’Uber », on ne peut détourner les yeux de cette réalité.L’immigration strictement économique est la seule catégorie qui a reculé l’an dernier, de l’ordre de 13 %, au milieu d’une année record pour les flux migratoires. Les raisons sont connues. Une part des autres flux migratoires occupent les postes qu’auraient occupés les immigrés économiques peu qualifiés. Et sur cette immigration strictement professionnelle, on surestime les besoins de notre économie, qui ne sont pas massifs. Si l’on s’en tient aux définitions de l’Insee : il y a près de 4,5 millions de personnes dans notre pays qui sont aujourd’hui soit au chômage, soit dans le « halo » du chômage.Le recours à l’immigration de travail ne résout pas ce sous-emploi structurel, il contribue au contraire à l’entretenir. C’est une forme de morphine. Qui va de pair avec une forte immigration familiale, issue de pays où l’insertion des femmes sur le marché du travail est très faible.La dynamique de long terme d’une économie, c’est d’apprendre à faire plus avec moins.Quand on regarde les secteurs qui emploient le plus d’immigrés, on trouve les employés de maison, les ouvriers non qualifiés du BTP, le gardiennage et la sécurité privée. Nous parlons donc de secteurs peu productifs, abrités de la concurrence internationale, qui profitent d’une main-d’œuvre peu chère – et font payer à la collectivité une partie des coûts associés, via la prime d’activité ou les prestations sociales…Dans certains secteurs, l’immigration est devenue une dépendance, c’est certain. Mais une dépendance créée au détriment des équilibres macroéconomiques de la société française. Elle permet aussi de se dispenser de préparer la révolution technologique qui vient. La dynamique de long terme d’une économie, c’est de réduire l’intensité en main-d’œuvre et d’augmenter la productivité. Autrement dit, d’apprendre à faire plus avec moins. La Chine, par exemple, installe à elle seule la moitié des robots industriels du monde. Elle robotise à fond, très incitée par l’État.À l’inverse, le restaurateur qui décide pendant des années d’embaucher des plongeurs bangladais sous-payés, souvent en situation irrégulière, ne fera pas le choix d’acheter une machine qui fait la plonge, qui pourtant serait amortie et rentable à long terme. Et qui dispenserait, au passage, la société de prendre en charge les coûts associés à cette immigration.L’idée selon laquelle on aurait un besoin massif, évident, presque fatal, d’immigration de travail me paraît donc erronée. Elle sert souvent à masquer un refus de traiter les problèmes de salaires, de productivité et d’investissement. Il faut baisser l’offre de travail sur certains secteurs pour faire monter les salaires et les rendre davantage attractifs. C’est le rôle de ces secteurs que de payer correctement leurs salariés, plutôt que de compter sur la société pour compenser les bas salaires par les prestations sociales. Et parallèlement, il paraît important de réformer notre système social pour rendre moins confortable le maintien durable dans le chômage ou l’inactivité. Il existe malheureusement aujourd’hui un choix rationnel en faveur d’un chômage durable, pas si mal payé, plutôt que des métiers mal payés.Il existe un consensus scientifique sur le fait que l’immigration n’est pas une solution à long terme à la crise démographique. Il y a 25 ans, un rapport des Nations unies a estimé ce que devait être la migration nette requise dans les pays développés pour maintenir le ratio âge retraité / âge actif stable sur le demi-siècle qui venait. Le résultat était un flux exponentiel. Dans le cas de la France, cela aurait impliqué une immigration nette de 90 millions de personnes… Puisque les immigrés vieillissent, et qu’il faut alors de nouveaux immigrés pour payer leurs retraites. Il s’agit en réalité d’une pyramide de Ponzi démographique.Par ailleurs, l’immigration dans notre pays a un taux d’emploi nettement inférieur à celui des natifs. Seuls 43 % des immigrés extra-européens en âge actif entrés sur le territoire ces 5 dernières années e occupent un emploi. C’est 25 points de moins que la population générale.Non seulement cette immigration ne finance pas le système de retraite, mais elle est très loin de financer les prestations sociales dont elle bénéficie. Selon l’OCDE, le « ratio budgétaire » entre les recettes publiques apportées par les personnes immigrées en France et les dépenses publiques qui leur sont affectées est déficitaire de 14 points. C’est le troisième plus mauvais en Europe. Il n’y a pas de scénario réaliste dans lequel notre immigration puisse soutenir à long terme les comptes publics.
L’immigration de travail est-elle une solution durable pour la France ?
L’opportunité de recourir à la main-d’œuvre étrangère et ses conséquences à long terme rebattent les certitudes, à droite comme à gauche.











