Alors que la coopération internationale était en train d’endiguer l’émergence de l’Hantavirus des Andes survenue à bord d’un navire de croisière en provenance d’Argentine, l’Afrique se débattait depuis près d'un mois contre une nouvelle épidémie due au virus Ebola, sans que personne ne s’en soit rendu compte. La zone frontalière entre l’Ouganda et la République démocratique du Congo (RDC) connaît un conflit armé plus ou moins larvé depuis plusieurs mois, rendant la veille sanitaire et l’accès des autorités de santé sur les lieux particulièrement difficile. Le réveil est douloureux pour la population locale. Les autorités congolaises ont rapporté samedi 16 avril 249 cas suspects dont 80 décès dus à une épidémie du virus Ebola. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) craint une très forte sous-notification et la propagation est peut-être fortement sous-estimée à ce jour, dans cette région très peuplée, reculée, pauvre et difficile d’accès. L’agent infectieux en cause a été séquencé en Ouganda, et l’on sait qu’il s’agit d’une souche du virus Ebola appelée Bundibugyo, différente de la souche dominante, appelée Zaïre. La souche Zaïre avait été celle du premier virus Ebola à avoir été identifié, en 1976, alors que Bundibugyo est d’identification plus récente, en 2007, dans la même région que celle de l’épicentre de l’épidémie actuelle. De circulation plus rare aussi, la souche Bundibugyo n’a causé à ce jour que deux épidémies dans le monde, toujours aux frontières de la RDC et de l’Ouganda. Il semble que toutes les souches du virus Ebola causent la même maladie sur le plan clinique, avec une durée d’incubation d’une à deux semaines et une létalité de 30 à 70% selon les conditions sanitaires de cette région d’Afrique. Il reste encore de nombreuses zones de flou dans nos connaissances sur ce virus, tant sur le plan clinique que thérapeutique. Par exemple, existe-t-il des formes asymptomatiques ? Quelle est sa transmissibilité ? Le seul vaccin homologué aujourd’hui contre Ebola et qui s’avère efficace contre la souche Zaïre, ne semble pas l’être ou peu contre Bundibugyo, ces deux souches présentant près de 40% de différences entre leurs génomes respectifs.Un agent infectieux parmi les plus dangereux Gérer une épidémie de virus Ebola n’est pas chose simple, à tous les niveaux. Sur le plan médical déjà. Le virus se transmet par contact cutané direct avec les personnes contaminées symptomatiques, leur sang, leurs fluides biologiques, leur peau. On a pu identifier le virus chez des personnes asymptomatiques, mais en faible quantité : elles étaient alors probablement très peu contagieuses. La contagiosité augmente avec la gravité des symptômes et on sait qu’elle se prolonge au-delà du décès. Dans cette région de RDC, où les rites funéraires impliquent fréquemment des contacts corporels entre le défunt et ses proches, ces contacts, s’ils ne sont pas sécurisés, entraînent des risques de contamination. Il s’agit d’une voie importante de transmission du virus Ebola en Afrique subsaharienne. L’infection se manifeste au début par des signes peu spécifiques : de la fièvre, des symptômes digestifs et respiratoires. Une semaine plus tard survient une éruption cutanée puis, rapidement, des complications hémorragiques surviennent qui, en l’absence de soins intensifs sophistiqués et coûteux, conduisent fréquemment au décès du malade dans les dix jours. L’une des mesures essentielles pour parvenir à un contrôle rapide et complet de l’épidémie est d’hospitaliser en conditions d’isolement les malades dès leurs premiers symptômes, avec des mesures de sécurité mises en œuvre pour les professionnels de santé et les proches. Il va sans dire que ces conditions sont rarement réunies dans les zones reculées d’Afrique subsaharienne et encore moins en RDC à la frontière de l’Ouganda. Lors de la première épidémie d’Ebola, en 1976, près du tiers des cas étaient dus aux seules contaminations du personnel soignant, avec les taux de létalité effroyables que l’on connaît. La protection des personnels de santé est non seulement un impératif médical et éthique, mais la condition sine qua non de leur implication et de leur mobilisation nécessaires dans la réponse à ce type de crise. Sur le plan virologique, le virus Ebola est classé 4, soit le plus haut niveau de dangerosité connu pour les agents infectieux. Outre la complexité administrative et les surcoûts que cette classification entraîne pour toute analyse, recherche et surveillance virologique, on comprend aussi l’extrême précaution avec laquelle la riposte à ce type d’épidémies doit se dérouler.Les épidémies d'Ebola sont toujours des crises sanitaires couplées à des crises humanitaires et politiques. En 2014 c’était l’organisation non gouvernementale Médecins Sans Frontières qui avait sonné l’alerte épidémique. Elle avait par la suite largement contribué à la réponse à la crise en Afrique de l’Ouest, touchée par la plus grande et la plus grave épidémie due au virus Ebola connue dans l’histoire (28 646 malades et 11 310 morts). Aujourd’hui on découvre après un long délai, peut-être de plus de quatre semaines, qu’une épidémie émerge en RDC, et il n’y a nul doute qu’à nouveau cette crise sanitaire va se doubler d’une profonde crise humanitaire pour les populations mises à mal par des années de conflits armés, dans l’une des zones les plus pauvres de la planète, les moins bien équipées en infrastructures sanitaires, en personnels soignants et en médicaments.L’Europe se trouve au pied du murFace à cette crise qui pourrait être majeure, l’Europe risque de se retrouver seule à être en capacité de soutenir et d'accompagner la réponse à cette épidémie parmi les nations les plus développées et riches du monde. Les Etats-Unis, dont les dirigeants semblent trop centrés sur leur souci égotique de faire de l’Amérique à nouveau une grande nation, se sont désengagés de tous ces fronts où ils étaient devenus un phare éclairant les politiques de santé dans le monde depuis l’après-guerre. L’Afrique y a perdu les dollars de l’aide nord-américaine mais surtout son expertise, son volontarisme, et son expérience. Certes, l’agence de sécurité pan-africaine Africa CDC, qui revendique désormais une souveraineté et une autonomie régionale, est bien décidée à reprendre le flambeau pour assurer le leadership de la réponse à cette nouvelle épidémie d’Ebola. C’est heureux et nécessaire, mais sans le soutien des experts nord-américains, vers qui va-t-elle se tourner désormais, alors qu'elle va avoir un besoin immense de ressources et de financement ? Les Chinois ? Mais ne sont-ils pas plus enclins et compétents pour livrer des infrastructures à l’Afrique qu’une aide humanitaire ? Ils pourraient cependant contribuer dans l’urgence à la réalisation d’hôpitaux avec des chambres d’isolement, ce qui ne serait pas un luxe pour la RDC qui en a grand besoin. Les Russes ? Des militaires et des conseillers techniques sont certes présents sur le sol africain, mais ils sont empêtrés dans les champs de bataille qu’ils ont ouverts eux-mêmes en Europe et savent qu’ils ne seront probablement pas les bienvenus dans les équipes internationales. Il ne reste donc plus que les Européens, au sens large du terme, c’est-à-dire en incluant une coalition des volontaires avec les Canadiens, les Australiens, les Néo-Zélandais, les Japonais et les Coréens. L’Europe ne se doit-elle pas de prendre rapidement la conduite des opérations de soutien et d’aide, la place étant laissée vide aujourd’hui par (l’ancien) allié américain ? Il en irait certes de la morale et de l’éthique qu’elle défend sans relâche, mais aussi d’impératifs de sécurité sanitaire qu’elle a intérêt à préserver à ses frontières. Le fait que la France se préoccupe du risque de survenue de cas à Mayotte en raison de l’accueil d’une immigration légale et illégale en provenance de l’Afrique voisine, ou encore que la Belgique se soucie de ses aéroports qui desservent la région plusieurs fois par jour, pourrait favoriser l’implication de l'Union européenne dans la réponse à cette épidémie, de manière sonnante et trébuchante. Car la riposte, pour être efficace, va probablement nécessiter des moyens d’envergure, tant en ressources qu’en expertise, en matériels et produits de santé. Une crise sanitaire doublée d’une crise humanitaireLa réponse s’effectuera probablement sous la houlette de l’OMS, et les Européens apparaîtront alors probablement les seuls en mesure de soutenir et d’accompagner une riposte qui permettra d’éviter la propagation du virus Ebola à d’autres parties d’Afrique et du monde. En 2015, face à la menace d’extension de l’épidémie d’Ebola au-delà de l’Afrique, il aura fallu sept mois à l’OMS pour déclarer une Urgence de Santé Publique de Portée Internationale (USPPI), cette disposition du Règlement Sanitaire International qui permet d’organiser et de coordonner la réponse aux épidémies. En 2026, il a fallu moins de trois jours pour que le directeur général déclare l’état d’USPPI : c’est inédit dans l’histoire de l’organisation onusienne.Le 26 septembre 2014, le Conseil de Sécurité de l’ONU, fait rarissime, avait pris les devants, et décidé d’envoyer un corps de « casques blancs » (une force spéciale appelée UNMEER, à l’image des casques bleus dans les zones de conflits), équipé de 5 hélicoptères, 470 véhicules pour atteindre les communautés touchées et reculées d’Afrique de l’Ouest, avec un fort soutien de différents pays, y compris de l’administration de Barack Obama à l’époque. L’UNMEER en déployant cette riposte politique et technique multilatérale a permis de reprendre, en un peu plus d’une année, le contrôle total sur le processus épidémique et de le circonscrire au Libéria, à la Sierra Leone et à la Guinée. Aujourd’hui, n’est-on pas en droit d’attendre une réponse d’envergure similaire, même si l’Europe risque de rester plus seule dans l’aventure, car il en va de la sécurité sanitaire mondiale ?En conclusion, le printemps 2026 aura été marqué par la succession d’émergences épidémiques dues à des virus redoutables - l’Hantavirus des Andes et désormais le virus Ebola Bundibugyo. Mais la relative négligence de la communauté mondiale autour de ces virus, connus pour sévir depuis plusieurs décennies dans des régions reculées et déshéritées de la planète, pourrait rapidement se retourner comme un boomerang sur les populations les plus riches du monde, si nous persistions à nous détourner de nos devoirs. Il y a en effet aujourd’hui un impératif humanitaire et sanitaire à intervenir pour soutenir le contrôle de cette nouvelle épidémie d’Ebola. La population qui en souffre aujourd’hui est dans un état de dénuement et de pauvreté extrême et elle n’y parviendra pas sans une aide rapide et massive des pays riches. Il y a une urgence pour la sécurité sanitaire mondiale. L’Europe ne peut pas manquer ce rendez-vous.Par le Pr Antoine Flahault, Université Paris Cité, Inserm UMR 1137, Hôpital Xavier Bichat.
Ebola : l’Europe sera-t-elle au rendez-vous de cette crise sanitaire et humanitaire ? Par le Pr Flahault
Avec le démantèlement des structures sanitaires américaines, l'Union européenne se retrouve au premier plan face à cette nouvelle épidémie, souligne notre chroniqueur.











